Publié le 2 septembre 2014 | par Comité STAT

‘You don’t want to be in a french hospital’

par Ousmane Thiam, infirmier

Ça fait quatre ans que je travaille comme infirmier aux urgences d’un hôpital anglophone de Montréal, et ils m’en ont fait baver avec leurs réorganisations. La dernière qui a été mise en place, le Lean, est passée comme si de rien n’était. Notre réponse n’a pas été à la mesure de la dégradation de notre condition et de celle de nos patients. Pourtant, il y a eu plusieurs formes de contestation ailleurs au Québec. Que ce soit par un refus de s’y plier ou par une dénonciation sur la place publique, l’opposition au Lean, même si elle a été pauvre, a souvent fait la manchette au cours de la dernière année, mais principalement dans le milieu francophone. Chez nous, comme à l’habitude, le défoulement s’est fait à rebours. C’est après coup, une fois les réorganisations instaurées, que nous avons constaté, passivement, l’ampleur des dégâts. Mieux vaut ne pas trop en parler, sinon on ne tient plus. Parler du travail semble être menaçant pour le travail lui-même. C’est donc dans le silence que nous sommes forcés d’évacuer la souffrance causée par les nouvelles conditions qui ont transformé notre quotidien et annihilé toute forme d’organisation politique. Conscient de la difficulté de l’organisation en milieu de travail, je tenterai ici de dégager les facteurs qui la rendent encore plus difficile en milieu anglophone.

La mosaïque culturelle qui compose les centres hospitaliers anglophones est l’une des principales caractéristiques qui les différencient de l’univers francophone. À mon hôpital, mes collègues sont en grande majorité des femmes de minorités racisées qui occupent des postes autrefois réservés à leurs consœurs blanches. Celles-ci, minoritaires à mon hôpital, sont souvent amenées à assumer des fonctions de cols blancs, plus valorisées, alors que les travailleuses immigrées se font refiler les mandats les plus ingrats, ceux du caring, peu reconnus mais indispensables au bien-être des patients. C’est donc à une nouvelle vague de travailleuses immigrées, souvent mères monoparentales, toujours prêtes à se donner corps et âme pour assurer la survie de leur famille d’ici et d’outre-mer, que sont réservées les tâches de l’économie du care.

Pour mes collègues immigrantes, l’adaptation est constante. On cherche tous et toutes à se frayer un chemin, à profiter des occasions qui s’offrent à nous, mais on le fait sans saisir les codes culturels d’un monde qui nous échappe. La réussite étant le premier leitmotiv des immigrantes et des immigrants, les cartes sont brouillées lorsqu’il s’agit de se questionner sur l’origine de nos maux. Le tracé qu’on s’efforce anxieusement de suivre pour atteindre nos objectifs de carrière, au lieu de nous permettre d’accéder à la réelle stabilité psychologique et financière que nous avons tant espérée, ce tracé, donc, il nous fait sombrer dans le plus morne des conformismes, dans le respect le plus caricatural des codes sociaux.

L’épée de Damoclès qui pend au-dessus des têtes de mes collègues, et je parle de l’isolement, du chômage, voire de l’échec familial, c’est-à-dire le retour dans le pays natal, les empêche de concevoir une contestation réelle. Elles craignent plus que tout de devoir retourner les mains vides dans leur pays d’origine. C’est ainsi que, sur le plancher, elles préféreront souvent subir la dégradation de nos conditions de travail et s’allier avec les gestionnaires plutôt que de s’organiser et de la combattre. Et même quand il y a opposition, elle se fait de manière voilée. Elles préféreront « jouer » consciemment le jeu en rejetant les idées de l’employeur dans le lounge, tout en s’accrochant à leur famille et à leur communauté. Cette attitude, presque cynique, augmente le niveau de violence que nous vivons dans notre milieu et, lorsque nous l’évacuons, c’est dans l’anonymat, dans le privé, quand ce n’est pas sur nos collègues.

La réussite étant le premier leitmotiv des immigrantes et des immigrants, les cartes sont brouillées lorsqu’il s’agit de se questionner sur l’origine de nos maux

La mosaïque culturelle n’est pas le seul aspect qui différencie le milieu anglophone du microcosme francophone. Même si elles sont présentes dans les deux univers, les structures de la division racisée du travail s’affichent de manière plus violente et plus brutale dans le milieu francophone. Le mépris par lequel on y intègre les travailleuses et travailleurs immigrants saute aux yeux et fait consensus au sein de mes collègues : « You really don’t want to be in a French hospital ». Un petit tour dans une unité de soins suffit pour constater les séquelles d’une cohabitation culturelle mutilée par le racisme.

La violence provoquée par les complexes identitaires du Québécois anciennement colonisé, violence qu’il refoule encore aujourd’hui, retombe sur l’étranger et encore plus durement sur celui de couleur. Le Québec est raciste et xénophobe. Des cliques, il y en a partout, mais, dans ces hôpitaux, c’est comme un flash d’une époque dépassée : on retrouve ceux de couleur d’un côté, et les vrais, les Blancs, de l’autre. Certains me diront qu’on a affaire à une société sensible, fragile qui tente de préserver sa langue ou ses acquis, et qu’une pareille exigence provoque fatalement des réflexes de défense xénophobes. Certains me diront aussi que, comparée à d’autres, la société québécoise est beaucoup plus tolérante, plus accueillante, plus équitable. Le problème ici, c’est qu’après 17 ans de vie active au Québec, j’ai encore de la misère à me sentir chez moi. Je me rappelle encore de mon passage comme préposé dans certains hôpitaux francophones où je me faisais regarder à longueur de journée comme un étranger, où mon travail était scruté à la loupe, soit par mes collègues, soit par les patients, qui n’hésitaient pas à me balancer des commentaires grossiers, où je voyais mes semblables taire ces épisodes devant des administrateurs par peur de se faire réprimander… Pour alléger cette souffrance, mes collègues immigrantes et moi n’avions d’autre choix que de nous conforter en jouant leur propre jeu, en riant du même genre de jokes.

À y penser, c’en est effrayant. L’article Racisme dans les CHSLD de Nancy Beaulieu , paru dernièrement dans le journal 24 heures ne donne qu’un bref aperçu de la situation. C’est pourquoi, quand le choix se pose, c’est-à-dire du moment où on sait parler anglais, le milieu anglophone reste encore la porte de sortie la plus aisée à emprunter pour la travailleuse immigrante.

L’organisation du travail en milieu anglophone, en même temps qu’elle conforte les immigrantes, entraîne la disparition des conditions d’une prise en charge de notre travail. Par exemple, chez nous, c’est non aux TSO, oui aux horaires flexibles, et ça fait le bonheur de tout le monde. Les hôpitaux anglophones cherchent ainsi à se positionner avantageusement sur le marché du travail, à favoriser une meilleure rétention des employés et à augmenter le sentiment d’appartenance face à l’entreprise. Et c’est vrai que ça marche : on se sent plus autonome, plus efficace, plus proactif. Voilà la marque de commerce de mon hôpital. Mais vous voulez que je vous dise, ces faveurs, ils s’en servent aussi contre nous. En nous épargnant des TSO, en nous offrant un horaire flexible, ils nous accordent certes du temps à passer avec notre famille ou nos amis, mais ils le font en sachant bien qu’en retour nous ferons tout pour garder ce privilège. Puisqu’aucun autre centre n’accorde cette option à ses employés, on reste fidèles à notre employeur, et ce, malgré les impitoyables réorganisations. Ils ont le monopole; et ça, ils le savent.

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Le Lean par exemple — et je ne sais pas si mes collègues s’en rappelleront — a été implanté sans que personne ne s’en rende compte. Les gestionnaires ont visé juste. Ils ont établi une collaboration étroite avec une minorité de travailleurs qu’ils ont rapidement convaincus de la nécessité de participer à un projet dans lequel ils et elles seraient les instigateurs. Cela leur a permis d’établir, d’une part, des normes exagérées à partir du rendement de certains individus et, d’autre part, une nouvelle couche de travailleurs privilégiés qui ont pour fonction d’obtenir à la fois l’appui des petits gestionnaires et celui des travailleuses sur le plancher. Mais la place de ces nouveaux responsables était en inadéquation avec ce que nous vivions au quotidien. Je me rappellerai toujours l’empressement avec lequel on réagissait face aux problèmes que l’on rencontrait sur le terrain. Les gestionnaires étaient attentifs, vantaient chaque gain de productivité, identifiaient les plus vaillants et les plus vaillantes d’entre nous, ceux qui allaient devenir leurs bras droits. Ils se sont montrés compréhensifs, doux à notre égard, néanmoins leur job consistera toujours à augmenter la cadence de la nôtre, et surtout à préparer le terrain des projets à venir.

La facilité avec laquelle les réorganisations se mettent en place à mon hôpital et dans le milieu anglophone est impressionnante, mais il faut souligner qu’elles se font sous les yeux inertes de représentants syndicaux qui ont depuis fort longtemps mis au rencart toute forme de contestation politique au sein du travail. Mobilisation, grève, assemblée générale, informations aux membres… ces mots ont été vidés de leur substance. Nous partageons le même étage, mais c’est à peine si nous les croisons. Pour être exact, il y a bien ces barbecues et ces fêtes où ils sont toujours là, en tête d’affiche, pour vanter la qualité de l’équipe de travail. Mais, ce faisant, au lieu de défendre nos intérêts, ils défendent les leurs, ils justifient leur existence, le tout avec l’accord tacite de l’employeur, qui aime bien voir les employés payer à même leurs cotisations les activités qui ont pour but d’améliorer le sentiment d’appartenance à l’hôpital.

Il faut dire que, s’il n’y a plus de place pour la réflexion dans le cadre de notre travail, il n’y en a pas plus dans celui du syndicat. La théorie, ça fait peur. Or, sans théorie, il ne peut y avoir de prise de position, ni même de prise de parole. Et là, je vais m’adresser directement aux syndicalistes, parce que je sais qu’ils liront ces lignes. Devant des coupures budgétaires qui affectent des travailleurs de tous métiers confondus, dont des infirmières auxiliaires qui ne remplissent plus à présent que des tâches de surveillantes, il est problématique de votre part de choisir pour une énième fois la collaboration au détriment d’une lutte conséquente. Pourtant, il y a tant à faire, tant à dénoncer et tant à apprendre. Vous rétorquez toujours la même chose en pointant du doigt la mollesse ou le désintérêt total des travailleurs. Shame on you ! Sachez que les discussions sur le plancher regorgent de frustrations pré-politiques et qu’il s’agit là pour tout acteur ou actrice conséquent du meilleur endroit pour engager le dialogue. Le principal défi de l’être politique, même lorsqu’il est syndicaliste, est de contredire partout où il le peut l’insidieuse superstition selon laquelle il faut toujours voir le bon côté des choses, selon laquelle il ne faut pas tenter le diable.

 Bref, l’expérience que je propose ici est celle de tenter par nous-mêmes de nous occuper de nos propres affaires, de comprendre notre souffrance et d’être pour une fois les acteurs et actrices du changement.

Si j’ai décidé d’écrire ce texte, c’est pour m’adresser à mes collègues, que j’aime tant. Mais surtout pour comprendre les facteurs qui nous empêchent de tendre vers une résolution de nos problèmes. Qu’il soit question de la division racisante du travail ou du libéralisme ambiant du milieu anglophone, il faut savoir que les aspects qui nous différencient du milieu francophone sont trop négligeables par rapport aux souffrances que nous partageons au quotidien. C’est sur cette base que nous devrons donc nous inspirer les uns et les unes des autres, mais à condition que nous nous unissions pour les défendre ensemble. Nous sommes après tout chez nous ici. En ce sens, l’organisation d’un espace où nous pourrions nous-mêmes prendre la parole pour exprimer le rapport que nous avons face au travail est plus que nécessaire. Bref, l’expérience que je propose ici est celle de tenter par nous-mêmes de nous occuper de nos propres affaires, de comprendre notre souffrance et d’être pour une fois les acteurs et actrices du changement. Cette proposition semble floue malgré tout, mais je crois que c’est en renouant avec une telle pratique que l’on pourra s’assurer de développer un pouvoir qui nous serait propre et dont nous serions les uniques responsables, ainsi que, surtout, une belle manière de tenir tête aux responsables de notre misère.

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