Publié le 2 septembre 2014 | par Comité STAT

Du travail à l’école

par Tram Bui, étudiante en kinésiologie

Le 300 mètres

14h50. Montée des marches en quatrième vitesse. Tourniquet franchi. Bonjour conventionnel aux collègues. Tournée à la hâte du plateau. Rangées elliptiques. Check. Treadmills. Check. Vélos. Check. Coup d’œil furtif sur ma montre : moins de sept minutes. Sept minutes chrono. Pour la sortie de dossiers, remplissage de la feuille de signatures, entrée des heures de la veille, déduction des séances, lecture des mémos. You can do it. Marche rapide, section muscu. Deadlift mal exécuté. Explications en moins de deux. 14h55. Virage vers l’accueil. Paperasses administratives. 15h. Prête ? Signature ici. Et ici. Sara sort ses motifs d’absentéisme. Freinage. Coup de gueule. Rappel précipité d’objectif raffermissement bras et abdos. Solution winner : augmentation de la fréquence des séances. En a déjà trop. Fuck mes ventes. Hop sur le treadmill. Fréquence cardiaque à la baisse. Début d’intervalles 3-1. Sara demande une pause pour le Ramadan. 15h25. Instruction : rapprocher les séances des repas. 15h35. Direction musculation. Sara invoque la déshydratation. L’eau est interdite, c’est réservé aux athlètes, dit-elle. T’es pas une athlète maintenant ? Sara rit. Pas moi. Tant pis. Pas le temps d’en débattre. 15h41. Banc romain. Plus lentement. Expire. 15h51. Étirements. 15h57. Enjambées vers l’accueil. Prise des prochains rendez-vous. Éloges de l’adjointe pour mon timing. Rappel de l’objectif de ventes. 15h59. Pistolet de départ. Cliente numéro deux. Celle pour l’hypertrophie des fessiers. 16h. Demande d’infos pour douleur aux fléchisseurs de la hanche. Tout le monde est occupé. Misère. 16h03. Fuck that. Abstraction du social obligatoire. 16h04. On to the next one.

Je suis froide, posée, calculée. Méthodique. Opérationnelle.

La rythmicité imposée par la routine des tâches me place progressivement en rupture avec les raisons qui m’ont mené à choisir la kinésiologie clinique comme future occupation. Le programme est censé me former à « analyser, évaluer et concevoir des programmes d’exercice pour les personnes nécessitant des soins médicaux particuliers ». Le kinésiologue, c’est ce « professionnel de la santé, spécialiste de l’activité physique, qui utilise le mouvement à des fins de prévention, de traitement et de performance. » 1  Je suis fana de sports. Puis ça me semblait avoir son utilité sociale; engorgement, sous-financement, privatisation sont des maux bien connus du système de santé au Québec. D’autant plus, parler de santé en passant par-dessus la notion de prévention est totalement stupide. Mieux vaut prévenir que guérir : dicton français que l’on ressasse à souhait. Un nombre fou d’études ont déjà établi des liens de causalité étroits entre l’activité physique et la réduction de risques de maladies. On le sait trop bien.

Pourtant, cette notion de prévention, estimée être au cœur de ma profession, se trouve limitée une fois transposée dans le monde du travail. D’abord, parce que les séances d’entraînement ne sont tout simplement pas accessibles à tout le monde. Aussi parce que je n’ai ni le temps ni l’espace de remettre en cause la valeur des objectifs d’entraînement. On me permet tout de même de faire prendre conscience des objectifs irréalistes. Sauf que cette soi-disant marge de liberté trouve sa limite à la frontière séparant ce qui est essentiel des désirs standardisés. Car les objectifs de l’ordre du superflu, eux abondent : découper, raffermir, tonifier, sculpter, hypertrophier. Les mots sont recyclés.

J’en ai discuté avec des collègues l’autre jour. Réponse : ce que nous demandent les gens, ça, ça ne nous concerne pas. « Ça peut se retourner contre toi si ta cliente demande de changer d’entraîneuse. » C’est vrai. Ma valeur d’échange dépend de la cote de satisfaction attribuée par le consommateur : je dois livrer la marchandise. Marchandise qui, disons-le, est indissociable de ma personne, puisque je suis instrumentale dans la matérialisation des demandes qui me sont faites. Telle une automate, j’entérine bêtement les motivations du client (être mieux dans ma peau, me sentir belle, fitter dans mon bikini, etc.) lorsque je lui demande ce que l’atteinte de son objectif lui apporte personnellement. Ironiquement et bien malgré moi, je me retrouve ainsi complice de la marchandisation du corps de ma clientèle. Seule mon entière collaboration à cette hégémonie de pseudo-besoins permet de taire les contradictions d’un mensonge généralisé. Rendant ainsi possible la cohésion sociale inhérente au maintien de la balance entre consommation et travail. Puisque c’est none of my business, je me détache. Étrangère. De glace. Même si parfois à l’intérieur, ça finit par craquer. Que moi aussi j’angoisse quant aux écarts entre mon physique et celui idéalisé par la société de consommation. Il faut le réaliser : nous faisons nous-mêmes partie des moyens du mensonge.

De la sorte, rares sont les fois où l’on me réclame des objectifs de mise en forme générale ou de prévention de maladies. Les fois où ça arrive, l’entreprise exige que j’encourage l’adoption d’objectifs plus concrets, axés sur le visible et le palpable. Mais, privée d’autonomie et de temps, je ne peux procéder à des observations approfondies, et faire ainsi reposer mes conseils sur tous les éléments factuels dont je devrais disposer. Mes idées sont toujours cadrées dans les intérêts de l’entreprise, eux-mêmes emmaillotés dans le mensonge généralisé. Consciente que les désirs de la sphère privée sont proprement le produit de la société, j’économise du temps d’entreprise en confirmant au client-roi ce qu’il veut bien entendre.

Le 60 mètres

« Nous nous retrouvons devant l’un des plus fâcheux aspects de la société industrielle avancée : le caractère rationnel de son irrationalité. Cette civilisation produit, elle est efficace, elle est capable d’accroître et de généraliser le confort, de faire du superflu un besoin, de rendre la destruction constructive. » Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel

Mardi. 8h45. Université. Cours sur les contraintes liées à la participation au sport. Présentation PowerPoint. 86 pages. Le prof nécessite la collaboration de tous et de toutes pour qu’on termine à l’heure. Il pose une limite quant aux questions : faut pas déborder du cadre du cours. La dimension socio-économique, si étroitement reliée à la notion de prévention, est morcelée jusqu’à son vide : liste d’épicerie à mémoriser pour l’examen. 4 facteurs affectant la participation à l’activité physique. 14 théories sur les changements de comportements. 4 dimensions de l’estime de soi. 5 étapes de changement de comportement. Algorithme pour déterminer l’étape de changement. Check. Check. Check. Check. Et re-check. 10h. Contente d’avoir achevé mes emplettes intellectuelles, je sors du cours. La tête bien stockée. Full de connaissances que je mettrai en pratique dans le monde du travail… Génial. Puis, à quelques jours de l’examen, bad trip total. Guide d’étude en main, on inventorie ce que les profs nous demandent de comprendre. Faute de temps, on se bourre le crâne de notions méritant d’être comprises, jusqu’à quasi-full capacity. Ce n’est qu’une fois qu’on s’exclame « Y’a plus rien qui rentre » qu’on s’accorde un petit répit. C’est à se demander en quoi la société a besoin d’un enseignement pareil et d’où il vient.

Dans les années 60, les exigences économiques de la modernisation pesaient lourd; le gouvernement devait mettre en branle les moyens nécessaires pour augmenter rapidement le taux de diplomation. Il mit sur pied la commission Parent dont il retiendra les postulats pour une éducation à bon marché. Aujourd’hui, le contexte de crise des marchés financiers a mené à brûle-pourpoint à des coupures budgétaires dans les universités. En dépit du désinvestissement du gouvernement, les administrateurs universitaires n’ont pas de mal à préserver le sens du business, jusqu’à louanger l’efficacité de leur système de production : « Nos universités livrent la marchandise. Elles décernent plus de 70 000 diplômes chaque année. » 2 En échange d’une modeste somme indexée au coût de la vie, l’université fait la promesse d’un avenir prospère. Une augmentation de la valeur d’échange de qui veut bien investir en sa personne. Le succès sur le plan social se résume quant à lui à un statut d’avant-garde culturel : reconnaissance que l’on détient un lot de savoir distinct de nos égaux.

L’université répond simplement à la pression d’un système économique qui requiert une fabrication massive de main d’œuvre qualifiée à résoudre des problèmes concrets. Mais incapables de remettre en question le cantonnement de la qualité dans sa quantité. On ne peut trop leur en vouloir à nos chers profs. Dispensant un enseignement cadré dans les exigences économiques, ils ne font ni plus ni moins que de pratiquer l’enseignement du système. Ainsi mais sans grande surprise, la cadence des cours, leurs formats qui écartent la vraie critique, la pauvreté de la diversité du contenu coïncident avec les exigences du marché du travail.

La photo-finish

Le marché de l’entraînement personnel est hautement compétitif : les étudiantes et les étudiants en kinésiologie s’y pressent pour acquérir de l’expérience afin d’accroître leur valeur monétaire une fois diplômés. Même que certains gardent ce type d’emploi vu la rareté des occasions d’affaires dans le secteur public.

Je me rappelle encore de mon entrevue d’embauche chez ce géant dans le commerce du conditionnement physique au Québec. Fraîchement maquillée. Manucure impec’. Répliques winner en tête. « Pourquoi veux-tu être entraîneuse ? » Je répondais que je souhaitais d’abord et avant tout développer des relations d’aide, partager mes connaissances, contribuer à la prévention de maladies cardiovasculaires. S’ensuivait l’étalage de mes études. Puis quelques scénarios pour mesurer mon dévouement à la clientèle et ma loyauté envers l’entreprise. Et enfin, de mon savoir-faire relatif à la performance au travail, soit des mises en situation de vente de séances privées. À ce stade, je n’avais simplement qu’à recracher mes formules de vente winner provenant d’expériences de travail antérieures. Toujours en tâchant de paraître conformément enthousiaste et dédiée à la cause. Et ce, même si je déteste les entrevues d’embauche. La rigidité de la mise en scène érigée par la pression du cash ne laisse aucune place au libre jeu des acteurs. C’est que je me sens comme une pièce de viande étalée dans une boucherie. Viande AAA. Meilleur goût. Certification Angus.

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J’avais eu ce même feeling quand, le lendemain de ma fin de session, notre compétiteur direct est venu sur le campus de l’université recruter des étudiants. L’adjointe aux ressources humaines nous expliquait que le client arrête son choix d’entraîneur sur celui ou celle qui a un physique qu’il idéalise. « C’est plate mais c’est de même. Faut savoir comment te vendre. C’est sûr que si t’as du poids en trop ça ne marchera pas ben ben. » Il y eut quelques rires dans la salle. Malaise chez certains. Derrière ses propos, se cachait un mépris envers notre individualité. Validation que nous sommes tous et toutes des produits de la société du capital. Et que nous savons nous y reconnaître, jusqu’à notre effacement total. Belle vache morte.

L’adjointe aux ressources humaines nous expliquait que le client arrête son choix d’entraîneur sur celui ou celle qui a un physique qu’il idéalise. « C’est plate mais c’est de même. Faut savoir comment te vendre. C’est sûr que si t’as du poids en trop ça ne marchera pas ben ben. » Il y eut quelques rires dans la salle. Malaise chez certains. Derrière ses propos, se cachait un mépris envers notre individualité.

Déclassement

Ma critique n’a pas pour but ici de s’attaquer à l’utilité de mon champ d’études. Je cherche plutôt à remettre en question mes études dans leur contexte social. Une société d’abondance économique, mais renfermant en elle une constance dans l’insatisfaction de nos besoins afin d’en justifier la croissance démesurée. De cette croissance absolue, devenue elle aussi but ultime, on se sert pour pardonner à nos profs l’éducation machinale dispensée et nos experts gestionnaires de l’ennui du travail abrutissant.

En dépit de l’atmosphère morbide qui pèse sur mon milieu, il s’y trouve des personnes qui ont le mérite de conditionner mon imagination aux possibilités subversives de ce métier. C’est à la fois saisissant et triste de voir des collègues se fendre en quatre pour espérer améliorer un tant soit peu le sort de leur clientèle. J’ai perdu le compte de toutes ces fois où j’en ai vu rester tard malgré l’épuisement afin de remanier des programmes d’entraînement. S’époumoner pour partager de précieuses connaissances à des clientes dont l’échec du programme est assuré par manque de moyens. Devoir se heurter chaque jour à des gestionnaires qui ne reconnaissent que l’aspect transactionnel des relations affectives qui se créent à même ce flux d’affaires.

Impossible pour moi de nier l’estime que je porte envers plusieurs de ces personnes qui composent mon quotidien. Si ce n’était pour toutes ces interactions qui me rappellent qu’il me reste un peu de dignité, je me serais davantage éloignée de mes valeurs. Il y a bien ces jours où je perd patience contre des clients qui nuisent à ma productivité en faisant dévier la séance du temps ou des paramètres uniformisés. Le temps d’une pause entre collègues, on s’improvise psy pour se déculpabiliser. « C’est pas ma faute, c’est l’boss. La pauvre. » Qui doit prendre tout sur soi d’en haut.

Mais alors, si à chacune des étapes de la chaîne de production personne n’est coupable, qui reste-t-il pour porter l’infâme responsabilité de ce système ? Compte tenu du poids social de la superposition de nos actes, je veux me réapproprier mes expériences, mon travail. Sans quoi mon existence continuera de m’échapper. Cette volonté me met immanquablement en opposition avec ceux qui me dépossèdent de mes moyens, et qui rendent acceptable ma perte de soi au nom d’un quelconque intérêt général.

Plusieurs camarades de classe se montrent pourtant rassurants. Faute d’expérience quant à notre rôle définitif, tout le mal présent semble ne durer qu’un temps. On a hâte d’en finir avec nos études et de quitter nos boulots éphémères. On se dit qu’on va enfin pouvoir contribuer au mieux-être de la société. Faire ce qu’on aime tant. C’est là-dessus que je veux finir mon texte. Vous, qui êtes encore sur les bancs d’école, qu’allez-vous faire pour défendre votre futur travail ? Pour que reste encore une part de condition humaine dans le traitement de vos patients ? Sachant qu’il est impossible de demeurer authentique dans un système qui restreint nos choix, que l’on soit à notre propre compte ou dans le secteur public. Dans l’un, je suis soumise à la même logique marchande comme toute business. Dans l’autre, la routine et l’uniformité des procédés rendent la nature du travail tout aussi abêtissante.

Notre condition étudiante actuelle nous place dans une situation privilégiée, celle de pouvoir encore se regrouper et s’organiser avant que l’on soit divisés par nos boulots respectifs, usés par la routine aliénante et intimement dépendants de ces gens à qui il ne faut mordre la main parce qu’elle nous nourrit.

Pour ma part, participer à la production du journal Condition Critique avec d’autres travailleuses et travailleurs de la santé m’aura permis de pousser ma réflexion sur des aspects décisifs de notre travail, mais dont la liberté d’en discuter en profondeur et avec créativité nous est presque privée à même nos boulots. Cela ne peut être suffisant. Éprouver nos idées implique de trouver un moyen pour prendre parole et s’écouter dans nos milieux. Le paradoxe, c’est que ça paraît plus safe, plus respectueux de se détourner du problème par peur de se heurter aux sensibilités de ceux qui ont encaissé toutes les défaites de nos prédécesseurs et du coup ont intériorisé la logique du système. Étant moi aussi prise au piège, je suis sans cesse tiraillée entre deux positions complètement opposées. Il y a l’idée bien commode quoique passive de résignation et d’autre part, la rage qui rend tout retour en arrière débilitant.

Entrer en contact avec des personnes avec qui l’on a des affinités, oser parler politique, former des comités démocratiques avec nos collègues souhaitant contester la nature de leur travail ou encore de leurs études, c’est là un point de départ pour quiconque voudrait rompre avec la déshumanisation dictée par la marche capitaliste. L’histoire ne se répète que si nous la perpétuons.

1 Fédération des Kinésiologues du Québec

2 Texte collectif signé par 18 administrateurs universitaires. (2013) Mauvaise gestion des universités – Des accusations faciles et douteuses. Le Devoir.

 

Pour accéder à l’intégrale du journal Condition Critique 2014

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