Publié le 2 septembre 2014 | par Comité STAT

Comme un vieux couple dont l’avenir ne nous intéresse plus

par une infirmière anonyme

Le rôle d’assistante m’effraie et me fascine en même temps. La multitude de chapeaux qu’elles portent (tutrice, enseignante, médiatrice, gestion du département en temps réel, etc.), leurs expériences en font souvent des personnes ressources, des pivots au sein de l’équipe. Habituellement, idéalement, elles sont déchargées de patients (ou en ont moins que leurs collègues « aux patients ») afin de pouvoir accomplir les tâches spécifiques au poste. Sauf qu’avec les coupures budgétaires, la rationalisation des dépenses en santé, elles sont de plus en plus nombreuses à se retrouver avec autant de patients que leurs collègues en plus du poste et cela sans que leur travail d’assistante ne soit allégé.

L’une d’entre elles, assistante sur un département de soins intensifs depuis une quinzaine d’années et infirmière depuis plus longtemps, a bien voulu me parler de comment c’était « avant » et des changements depuis.

Elle en a vu de toutes les sortes, dit-elle d’entrée de jeu. Des vertes et des pas mûres, des situations parfois drôles, parfois tristes, poignantes ou surprenantes. Des rencontres mémorables, autant avec du personnel qu’avec certains patients. Mais toutes étaient réalistes, insiste-t-elle, faisant partie de sa vie, de sa réalité en tant qu’infirmière, ce qu’elle affirme être avant tout.

Son rôle d’assistante, elle l’a toujours pris au sérieux. Au fil des années, elle a vu plusieurs équipes lui passer sous les yeux. Celles qui sont là depuis quinze ans comme elle sont rares. Elle a ainsi vu plusieurs chefs de département défiler, les lieux physiques changer au gré des nouvelles tendances, suivant les nouvelles générations d’infirmières.

Lui demander de faire un bilan des 20 dernières années ? Trop long, qu’elle dit ! Elle se dit paresseuse, sans pour autant être blasée.. Du moins pas encore. Ce qu’elle veut bien se risquer à raconter, ce sont ses touts débuts… La réaction que ses souvenirs provoquent, surtout chez les plus jeunes la fait toujours sourire.

Quand elle a débuté dans le métier, il n’y avait aucune pénurie. Sur 12 CV envoyés, seuls deux endroits l’avaient rappelée… pour lui offrir un poste occasionnel… sur appel… à temps partiel ! Elle travaillait ainsi 2-3 nuits…par MOIS. Personne ne s’obstinait sur le quart de travail, on prenait ce qui était offert.

Orientées par les plus anciennes, par les plus dures, les nouvelles étaient suivies à la loupe, sans délicatesse et à tous les niveaux : dossiers, médication, tournées, etc. Les temps ont changé, dit-elle. Puis elle rajoute : ce n’est pas que c’était mieux avant… c’est juste différent.

Aujourd’hui, on est loin de ses débuts, loin des surplus d’infirmières. Aujourd’hui, c’est la pénurie, le TSO. Loin des 2-3 nuits par mois. Si vous le voulez, si vous en avez la capacité, vous pouvez travailler 65 jours en ligne et même plus ! Vous n’aimez pas votre hôpital ? D’autres vous attendent les bras ouverts, chacun avec un petit quelque chose de plus pour vous attirer, vous garder…

Aujourd’hui, ce sont les coupures budgétaires. Son département, son quart de travail sont touchés. On lui a appris qu’on lui coupera une infirmière, et qu’elle ne sera plus « libérée »; en plus de ses tâches habituelles d’assistante, de 2 à 3 patients lui seront attribués « en cas de besoin ».

Pourtant, son travail d’assistante ne se résume pas à faire de la paperasse. Elle a à sa charge un département de soins critiques, gère les transferts, les admissions. Sans oublier son rôle pédagogique, autant auprès des infirmières que des résidents. Les assistantes sont souvent sollicitées par ces derniers, que ce soit à propos d’une prescription, d’une démarche dans une situation particulière ou de détails sur les techniques de soins. Elles les accompagnent, les guident, les dirigent parfois.

Elles offrent encouragement, accompagnement, suivi aux infirmières débutantes. Elles gèrent les relations humaines, les forts caractères. Elles répondent aux demandes des autres unités, que ce soit pour de l’aide ou des questionnements. Tout cela sans oublier qu’elles doivent courir aux codes bleus…

Elle note qu’en donnant 2-3 patients « moins lourds » aux assistantes afin de leur permettre de remplir leurs autres fonctions, on a alourdi la répartition pour les autr_52A3217es infirmières. Et lorsque les assistantes quittent le département durant une, voire deux heures pour un code bleu, les tâches de leurs collègues en sont décuplées…

Oui, elle a confiance à 100 % dans les compétences de son équipe en son absence, mais elle ? Sa conscience professionnelle à elle, elle en fait quoi ? Le bien-être de SES patients ? Leur suivi ? « Mon professionnalisme tout entier en est ébranlé », dira-t-elle.

Lors d’une rencontre avec sa supérieure, on lui annonce une diminution des tâches d’assistante afin qu’elle ait plus de temps pour ses patients… La diminution en question se résume à trois feuilles de moins à imprimer et à la directive de ne plus fournir d’aide aux autres départements.

« J’aurais tant de choses à dire, à vous raconter ! Mais est-ce que cela en vaut finalement la peine ? ». À la blague, elle se décrit comme une vieille infirmière paresseuse. Puis sérieusement : « N’ayant pas de bac, je suis sûrement « condamnée » à finir mes jours comme infirmière aux patients », avec de plus en plus de tâches, sans pouvoir partager ou même appliquer ce que qu’elle a tiré de ses expériences, des connaissances acquises au fil des années, mis à part à « ses petites », les nouvelles qui commencent sous son aile.

Elle se rappelle qu’une bachelière lui a déjà dit : « Si tu avais tes papiers, tu pourrais sortir de là ». Sortir de là ? Mais pourquoi donc ? Elle n’a rien contre le bac, mais a fait son DEC pour s’occuper de patients.

« Dans mon temps – hé que je n’aime pas ces mots ! -, plus tu avais d’expérience, plus tes chances d’avancement étaient possibles, si désirées. Maintenant, avec un bac vous pouvez passer par-dessus ce passage obligatoire, ce passage pour reconnaître la réalité du plancher. Finir son quart de travail épuisée mais avec la sensation du devoir accompli, la satisfaction d’avoir soulagé un patient en souffrance, la fierté d’avoir eu un sourire et un regard de gratitude… » Maintenant, vous pouvez ne jamais avoir installé une sonde, ni mis un pied sur un département de soins et diriger tout de même une unité dans un hôpital.

Malgré tout ça, elle continue d’adorer son métier, son rôle d’assistante, pour tout ce qu’ils lui apportent, autant personnellement que professionnellement. Mi-figue, mi-raisin, elle ajoute : « De toute façon, je pourrais faire quoi d’autre ? Je n’ai pas de ­pa­­piers… »

 

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