Publié le 2 septembre 2014 | par Comité STAT

La grève des paramédics, un canular?

par Renaud Bisson-Terroux, paramédic

Le 24 décembre 2012, le SP-CSN (Montréal-Laval) ainsi que plusieurs autres syndicats préhospitaliers affiliés à la CSN (plus de 60 % des paramédics au Québec) déclenchaient une grève qui allait durer une vingtaine de jours. Une belle négo en ordre, avec des banderoles, des trompettes, des manifs sans matraques et du café bien chaud, qui s’est conclue, heureusement, la journée exacte où la tournée provinciale syndicale se terminait, avec sa fameuse « dernière manif », nommée ainsi bien à l’avance. Je tenterai ici, en mettant en récit la grève que nous avons vécue il y a plus d’un an, de retracer l’utilité de cette chicane polie, pour savoir si ça vaudrait la peine de recommencer, car s’il n’y a pas de fumée sans feu, il y a, on le sait, des shows de boucane et des coups de sirène inutiles.

Quelle est cette grève que nous avons faite et pourquoi a-t-elle été déclenchée malgré son absurdité pratique ? Les processus la mettant en marche s’enchaînaient fluidement, le syndicat nous avait préparés un plan, et notre rôle était d’acquiescer. L’appeler « notre grève » nous donnerait une importance trompeuse, mais cela n’éloigne pas cependant « notre » responsabilité dans ce conflit, en plus que c’est nous qui aujourd’hui vivons avec sa résultante. Au-delà de l’ultime X sur le carton secret, c’est nous qui avons décidé (et déciderons) de croire en la machine syndicale et de la suivre. Nous sommes restés des spectateurs, oui, je nous en veux de nous être laissés traîner dans ce voyage organisé. Il nous incombe aujourd’hui de juger des méthodes syndicales et de pointer ses faiblesses, peu importe la sacro-sainte image d’« unité » brandie par ses prophètes. On a gagné, parait-il, alors pourquoi retourner en arrière goûte si amer ?

Notre contexte

La mise en place des pourparlers en mai 2012 s’est faite dans un contexte particulier. La dernière convention s’était conclue lors de l’assemblée où le président syndical avait présenté du même geste l’offre patronale et son refus de retourner négocier. Devant le choix difficile entre faire bataille sans son président ou accepter les offres, les membres ont pris l’enveloppe. Nous avions une bonification salariale majeure, sauf qu’on laissait au placard, encore une fois, le dossier retraite.

Le temps s’est écoulé, la convention aussi (plus de deux ans), et la construction du crescendo qui menait logiquement à la grève, nous l’attendions, passivement, le temps que les structures administratives s’enlignent, comme les astres avant l’éclipse. La hargne, elle, restait dirigée vers l’employeur, ce monstre obtus qui n’appartenait à personne, froid comme un budget l’hiver. Si nous parlions de ce qui se passait, c’était presque uniquement avec cynisme. Le maraudage quelques mois plus tôt avait passé à deux poils de démettre le syndicat en place, et les chicanes internes qui en émanaient, plus personnelles que politiques, donnaient envie de passer à autre chose. Cet « autre chose » malheureusement, qui aurait idéalement dû s’orienter vers les négos et l’avenir, vers la construction d’un rapport de force, se voyait obstrué par les obstacles du quotidien. Parallèlement à ces péripéties, le rythme de travail, lui, augmentait sans cesse au fil des ans, et il est difficile de s’extirper du présent pour penser politique quand tous les jours deviennent des défis.

Parallèlement à ces péripéties, le rythme de travail, lui, augmentait sans cesse au fil des ans, et il est difficile de s’extirper du présent pour penser politique quand tous les jours deviennent des défis.

Les moyens de pression et le mandat de grève ont donc été votés en assemblée à majorité, facilement. Nous avions de la détermination, tout en sachant la douceur du concept bureaucratique derrière le si aride mot GRÈVE, et pour cela, nous n’avions pas peur… La GRÈVE qui nous attendait ne signifiait dans le concret, pour nous sur le plancher, absolument rien.

Le 6 juillet, la veille de l’activation du mandat de grève, les représentants de l’exécutif à la table des négos provinciale signaient une entente de principe. À Trois-Rivières, immédiatement, des paramédics sont sortis débrayer illégalement tellement l’offre était insultante. Cette révolte a fait peu de vent, on ne voulait pas qu’il y ait épidémie, à Montréal on a appris les détails de cette entente deux mois plus tard. Le 12 septembre, on l’a rejetée, pour se retrouver en grève fin décembre.

Revendications

Nous avons voté pour la diminution du nombre d’échelons salariaux de 16 à 14 et pour la bonification des caisses de retraites. Ces demandes étaient doublement pratiques : étant raisonnables, elles nous donnaient une image de personnes matures et de bonne foi en temps de crise et, simples, elles se médiatisaient bien. Le cahier de négos a été adopté par à peine 5 % des membres; pour tout ceux et celles qui auraient préféré qu’on se concentre sur nos conditions de travail au quotidien plutôt que sur le lucratif, ce moment a été notre rendez-vous manqué. Si, malgré la modestie du cahier, la grève a été proposée puis acceptée comme moyen, c’est qu’elle représentait, aux yeux de la majorité, la seule manière fantasmée d’exprimer le sérieux de nos besoins. Dans la réalité, ce qui était le plus criant, c’était de loin le dossier retraite; on ne compte plus la quantité d’handicapés attendant, avec leurs alliés anti-inflammatoires ou la CSST, les 65 ans pour se sortir du système. Notre job nous magane, le stress, les imprévus, les charges, et ceux et celles qui s’en sortent, merde, on les dit chanceux et chanceuses. Trop nombreux sont nos collègues plus anciens qui, depuis quelques années, finissent par se payer des funérailles avec leur dernier chèque de paie…

Mieux que rien, y’a rien de mieux !

Il est faux de dire que la grève légale que nous allions faire ne signifiait rien, car il allait bel et bien y avoir des changements, sauf que ceux-ci se sont révélés à l’opposé de ce que l’imaginaire collectif pouvait concevoir de la grève. Loi sur le maintien des services essentiels oblige, nous allions devoir, sur la route, prodiguer 100 % des services alors qu’en temps normal, nous sommes toujours en dessous… ironiquement, la grève allait augmenter la quantité d’ambulances. Comment pouvions-nous accepter cette situation et ne pas souffrir d’être pris au piège dans un terrible cul-de-sac ? La réponse n’est pas simple, mais il est certain que l’acceptation de la loi et des frontières qu’elle nous imposait rendait plus facile la tolérance de cette contradiction. Ces lois, faut-il le rappeler, ne sont pas un mur devant le potentiel syndical, mais des clôtures construites pour son bon fonctionnement et sa perpétuité. Le syndicalisme et le capitalisme ont évolué ensemble, il est normal alors qu’ils aient tout les deux des stratégies et rhétoriques se supportant l’un l’autre. Leur stratagème, venu voiler la plaie géante du subterfuge de la grève légale, nous disait que « ça allait coûter cher en TS » de remplir le 100 %, et que des amendes salées seraient données à l’employeur en cas de non-respect. Sauf qu’un pansement, ça ne guérit pas une plaie, et il est raisonnable de questionner la valeur d’une amende imposée par l’État à une corporation financée par l’État. D’autant plus qu’aujourd’hui, sachant que le Conseil des services essentiels n’a émis que des avertissements aux compagnies ambulancières hors-la-loi, n’ayant pas respecté le 100 %, le haut-le-cœur devrait nous prendre d’avoir mangé de cette salade vaseuse.

1-2-3-Grrrève

Alors on fait la grève, on la fait bien, on met nos t-shirts « EN GRÈVE-CSN », on colle des collants terriblement… collants, on écrit à l’encre verte nos rapports et on fait deux ou trois parades médiatisées qu’on appelle manifs. On met des pantalons de soldat, nous, les doux agneaux, pas pour la violence que ça évoque, non, pour l’idée de la bataille, pour l’idée d’obéissance à un chef, oui, pour montrer que nous ne sommes que de pauvres miliciens.iennes et que c’est en haut que ça se décide, comme dans les guerres de tranchées. Impossible de donner notre avis aux médias, nos spécialistes s’en occupent, nous ne sommes que de la chair à canon médiatique, bons à propager l’idée que l’espoir, c’est nous, drapeau CSN en main, prêt à faire de la figuration où l’on me dira, pour la cause, la mienne bien sûr.

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La lune de miel ne dura pas, très rapidement le malaise s’installait : l’absence d’information sur l’évolution des négociations, notre déconnexion d’avec le choix des moyens de pression et cette rupture avec la tête syndicale qui suait sa vie à nous faire une négo clé en main nous amenaient plus souvent à discuter du beau temps ou de nos patients que de la pertinence de nos actions. L’expérience de grève, souvent vectrice de création, de solidarité, de conflit, de réflexion, se réduisait finalement à expliquer à tel ou telle patient.e que la grève n’allait pas avoir d’impact sur eux.elles. Nous sentions que rien ne changeait sous cette forme de lutte, nous étions les premiers en conflit « majeur » et médiatisé depuis la grève des étudiants, ceux-là même dont on dit qu’ils ont tout donné et tant perdu. Ce spectre nous hantant, comment pouvions-nous croire en cette grève sans colère ? Facile, on laisse les bureaucrates décider du comment-faire-grève et on sourit, flash.

Une deuxième entente de principe

Nos professionnels négociateurs nous arrivèrent les mains pleines de fatigue et de résignation avec une entente de principe « historique ». Une fois signé, ce type d’entente les engageait à défendre l’offre patronale coûte que coûte, on nous promettait le décret et puis l’enfer si par avarice nous en voulions plus (même game que la fois précédente). Les deux échelons allaient être enlevés progressivement et les cotisations déterminées de l’employeur pour la retraite n’atteindraient que 35 % de ce que les membres exigeaient. Il est normal, par réflexe, de croire et de vouloir suivre ceux qui savent, mais sous quelle forme d’organisation peut-on continuer un voyage quand le guide touristique nous dit qu’on doit s’arrêter ici ?

Il est temps de réfléchir à ce conflit et de se demander franchement s’il sera bon de le répéter. Nous avons accepté à 72 % cette nouvelle convention collective. Quand on le demande, rares sont ceux et celles qui semblent satisfait.e.s, étions-nous lucides, convaincus, ou découragés ?

L’objectif premier de ce texte, au-delà de l’analyse bien personnelle que je voulais partager, est cette suite des évènements qui forgera nos avenirs à tous et toutes. J’ai peur pour demain, car je vois bien que ce n’est pas les piastres de plus dans mon compte en banque qui vont freiner le cap suicidaire qu’a pris l’organisation avec cette cadence intenable de plus en plus tendue. Plus de la moitié des jeunes de mon ancienneté (quatre ans) partent à court ou moyen terme dans un autre secteur. Découragé.e.s, ils.elles aiment pourtant leur job. Il faut savoir traiter le présent pour avoir confiance en l’avenir, on ne peut se contenter, pendant les 35 prochaines années, de capitaliser sur nos vacances, nos REER et sur nos efforts à en faire le moins possible, ce système prend tout anyway.

Il faut refuser en bloc le concept absurde de « loyauté envers l’employeur », qui n’est qu’un prétexte à l’acceptation de la dégradation des services. Il faudra cesser d’avoir peur pour réussir à se parler franchement, la liberté d’expression c’est aussi avoir le droit de dire, de réfléchir, et de refuser de mentir à nos patients.

L’organisation, voulant faire plus avec moins et fonctionnant avec des budgets prédéterminés, n’a pas intérêt à prouver au gouvernement qu’il manque de ressources, ces gens-là sont engagés pour que ça tourne sans faire de bruit. Admettre que la population attend trop longtemps pour l’ambulance, qu’on brûle du paramédic, les mettrait en danger, ce serait comme d’admettre qu’ils ont mal géré l’organisation en plus de salir sa réputation. Il ne faut pas compter sur le changement par le haut, même quand on accumule les plaintes, les preuves et les faux scandales, c’est encore avoir la foi que, devant le bon sens, ces fonctionnaires seraient prêts à perdre leur job.

Depuis la fin de la grève nous sommes en conflit rangé sur l’augmentation des effectifs. La même formule a recommencé, des vêtements de visibilité dont tout le monde se fout mais qui donnent l’impression qu’on lâche pas la patate. On apprend que le syndicat rencontre les boss une fois de temps en temps, que ça avance, et puis que non, on s’énerve un peu en votant des moyens de pression plus costauds, mais on laisse l’exécutif le choix du moment de leur application. Ça traîne et l’été s’écoule pendant qu’on traverse en urgence la ville entière, isolés dans nos canisses jaunes brûlantes. On est tellement peu qu’il faut s’obstiner pour retourner au bureau changer de camion quand l’air climatisé rend l’âme. J’ai même entendu dire que c’est nous qui mettions la population en danger. Le syndicat continue de nous demander de leur faxer les délais d’interventions déraisonnables en nous remerciant de notre participation, même si leurs yeux sont de plus en plus fixés sur la rassurante prochaine négo en 2015.

Avouons maintenant que ça fait l’affaire de plusieurs de n’avoir qu’à faire des p’tits papiers inoffensifs pour s’en laver les mains et n’avoir rienà faire ensuite. Notre relation avec l’affaire politique, avec notre syndicat, ce que nous faisons d’eux, c’est bien notre affaire. Tout le monde est capable de critiquer son propre syndicat, peu de gens poussent l’audace jusqu’à s’approprier ces maux. Comment on fait pour casser le cercle vicieux du « c’est pas nous, c’est eux, qui ne veulent pas se battre » ? Si on veut se réapproprier notre métier, il faut s’organiser parfois sans salaire, discuter et s’offrir des propositions claires. Après on arrive en assemblée et on teste ces structures, voir si c’est vraiment nous qui décidons. Capables ? Aucun doute. Avons-nous envie de fournir ces efforts ? Souvent j’ai l’impression que non, d’autres fois oui.

Le 31 janvier 2014 une quinzaine de paramédics étaient prêts à faire grève spontanément devant l’imminence de ma suspension parce que je ne voulais pas enlever une chemise non conforme à l’intérieur du mot d’ordre syndical. Notre solidarité existe, en voici une preuve. Cet événement est aussi une preuve d’échec attribuable à notre mauvaise organisation, car c’est elle qui prend la relève quand la spontanéité atteint ses limites. Nous avions peur pour nos jobs, peur de gâcher le plan de l’exécutif, dont on ignore les détails, et ça va arriver encore si on reste détachés de notre lutte.

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Anonyme, mon papier n’aurait que le potentiel d’un feu de paille. Je sais qu’en écrivant ce texte, je m’expose. Je crois cependant avec fermeté qu’il faut parfois s’adresser publiquement pour envisager demain, pour faire de la politique, pour continuer le dialogue. Le droit de remettre en question ce système que nous incarnons a préséance sur l’autorité faussement légitime de ces organisations qui ne tiennent qu’à leur réputation. Il faut refuser en bloc le concept absurde de « loyauté envers l’employeur », qui n’est qu’un prétexte à l’acceptation de la dégradation des services. Il faudra cesser d’avoir peur pour réussir à se parler franchement, la liberté d’expression c’est aussi avoir le droit de dire, de réfléchir, et de refuser de mentir à nos patients. Comment pouvons-nous les abandonner ici quand tous les jours nous les défendons devant la maladie ?

J’ai envie aussi de croire qu’il suffit d’être radical dans ses demandes pour modifier le réel, mais c’est impossible, l’oiseau en cage n’a qu’un cri limité. C’est en repensant nos organes internes, si oui ou non on discute avec l’organisation et quelles sont nos limites par rapport à celle-ci, en changeant notre rapport au travail et en se responsabilisant politiquement que nous pourrons élargir notre spectre d’action. Si l’on croit que le droit de gérance prend trop de place, il faudra offrir quelque chose de mieux que la froideur et la rigidité actuelles. Si l’on croit que les cycles de convention aux quatre ans nous désavantagent, il faudra s’armer de courage et savoir refuser ces contrats qui nous enferment. Avec ces lois spéciales et ces décrets au-dessus de nos têtes, qui nous rappellent trop souvent la farce de la société de droit, nous avons peu d’options. L’appareil syndical s’est créé un monde à lui qu’il ne peut dépasser. Nous devrons arriver bien préparé.e.s en assemblée pour mettre du sable dans son engrenage trop fluide. L’héparine a son antidote, trouvons le nôtre.

 

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