Publié le 22 mars 2015 | par Comité STAT

En avoir pour son argent

Deuxième partie du texte La tentation syndicale

par Renaud Bisson-Terroux, paramédic

Dans la première partie, j’abordais les difficultés pour un simple membre de s’impliquer réellement dans de la politique au travail, de l’assemblée au plancher. Le problème ne serait pas posé honnêtement si on ne questionnait pas nos conceptions du syndicalisme comme un problème majeur, ayant comme grave conséquence l’incapacité des syndicats d’aujourd’hui à envisager même une amélioration des conditions de travail. On apaise les dégradations, mais il nous est interdit d’envisager mieux que ce qui a déjà été, j’espère qu’on s’entend là-dessus. On parle de salaires qui suivent l’augmentation du coût de la vie, on ne parle jamais d’alternatives (comme de l’augmentation d’embauches) qui nous permettraient de moins travailler. Attention aux âmes sensibles: avez-vous seulement déjà songé que votre travail pourrait être fait par deux personnes… Je lance ça de même pas juste pour rêver, mais parce que ce genre d’aspirations, ainsi que des revendications de fond, ont par le passé motivé plusieurs à se battre. C’est aussi cette perte de l’espoir de faire autre choses que du réformisme esthétique qui coupe court à notre envie de se faire délégué.

Plus de la moitié de mes collègues n’ont jamais eu d’autre expérience syndicale qu’au travers leurs chèques de paie et nos acquis conventionnés. Cet état de fait rend la mobilisation beaucoup plus difficile. Le fait que nous ne discutions plus du travail (rythme, ratio, etc.) mais des compensations en échange du travail (salaire, primes, retraites), éloigne d’autant plus la sensation d’être concerné directement. Quand certains ou certaines osent mentionner les méthodes du passé, qui, il faut l’admettre, ont porté fruit, on les remet à l’ordre en faisant appel aux conséquences de l’illégalité. Cette méthode systématiquement utilisée pour calmer les esprits qui s’échauffent tient plus de la distorsion cognitive et émotionnelle que de la raison. À tête reposée on voit bien que notre inertie permet aux boss de nous faire violence de manière beaucoup plus insidieuse qu’avant. Moi je vois un lien direct entre la diminution des ambulances dans le fleuve et la multiplication des rencontres disciplinaires concernant l’optimisation des services. On a plus de rapport de force et ils en profitent. J’utilise cet exemple pour vous provoquer bien sûr, parce qu’on l’utilise toujours afin de couper court au discours des personnes qui voudraient réaffirmer par l’action la dissociation entre leurs intérêts et ceux des boss et du gouvernement.

#assisensemble

La coupure avec le passé et la transformation du syndicalisme ont modifié la game d’un bout à l’autre. La légalisation des syndicats les a transporté de la rue au bureau et l’on diminue souvent l’importance des sacrifices que leur reconnaissance a impliqué. Passer du combat au partenariat a modifié les fondements mais aussi la fonction des syndicats dans notre société. Qui aurait cru que dire non deviendrait aussi tabou? Forcés par le langage juridique à peser leurs mots et par la perte de leur rapport de force à ne plus dire non, les diplomates se retranchent derrière des «pas maintenant svp» ou «pas comme ça je vous en prie». Il n’y a qu’à voir le discours des grands syndicats sur les coupures dans la santé ces temps-ci pour en être convaincus. On dénonce timidement les effets néfastes sur la population au lieu de parler que c’est carrément insupportable pour celles et ceux qui y travaillent! Les syndicats parlent de mobilisation à l’automne, ignorant les décrets et le maraudage qui leur pendent au nez.
La vérité est qu’en cette période où les syndicats sont moins menaçants pour les coffres de l’état que des jurisprudences de CSST, le travail se transforme plus vite que jamais et tous sont pris au dépourvu. L’impossibilité de s’opposer à toutes ces réformes dans leurs détails ne leur donne qu’une option, participer à leur implantation, la convention comme bouclier. La convention est devenue le graal du travail. Elle est à la fois la finalité, le miracle et la protection. Nos délégués en sont les chiens de garde et aux 4 ans deviennent les chevaliers qui doivent la reconquérir. Sauf qu’autour de la table ronde ils ont appris le langage des maîtres et il n’est plus question de s’opposer aux objectifs de fond: « ben on est tous pour le déficit zéro, voyons». C’est ici que s’opère la transformation du syndicalisme, en s’impliquant dans des restructurations on adhère à leurs idées comme on creuse sa tombe un fusil dans le dos.

Membre à client

Comme la convention est devenue la pierre angulaire du syndicalisme et que c’est en se fiant à celle-ci que les représentants défendent nos intérêts dans les réorganisations, le virage judiciaire était inévitable. La bureaucratie aussi, et c’est dans cette distance qui s’est établie entre les pros de la convention et les simples membres que nous pouvons voir s’émaner l’odeur âcre du clientélisme, donnant naissance aux lobbys et aux corporatismes. Client ou membre, la question doit être posée: peut-on vraiment être les deux à la fois comme chez Costco? Qu’est-ce que ça implique pour nous tout ça? Il faut se méfier des syndicats qui nous promettent des résultats comme des firmes d’avocats. Notre plus grand ennemi est de nous conforter dans notre rôle de client, car même s’il est propagé par les collègues et souvent par les délégués, il n’y a pas plus beau piège que de croire que nous irons chercher des gains grâce aux capacités individuelles de nos élus. La manière la plus certaine de s’assurer de «résultats» c’est de prendre des décisions politiques éclairées ensemble et ne pas avoir peur des suites de notre solidarité.

Cette «civilisation» de la dynamique patron-employé couplée à notre rôle ambigu de client-acteur nous a facilité la tâche mais c’est à double tranchant. En achetant la paix sur le plancher, tranquillement on oublie l’expérience solidaire, ainsi que l’espoir qu’elle transportait avec elle. Je ne deviendrai pas délégué dans une lutte où les combats ne sont plus que juridiques, où le rapport de force est mis de côté pour faire place à des comités paritaires dans lesquels on a jamais vraiment la majorité décisionnelle. Je ne deviendrai pas délégué si mon rôle est de respecter les multiples lois antigrève (comme les services essentiels) qui ont démantelé le potentiel syndical jusque dans sa fonction première: la nuisance et l’imprévisibilité.

«Si le gouvernement change les règles du jeu et que ça devient illégal, on se retire.» M.Poisson le président de l’exécutif CSN du CSSS Ahuntsic Montréal nord sur la grève inversé.-Journal Métro, mars 2015

Presque à tous les jours au travail je vois des gens qui souffrent. Leur parler de politique et de révolte les mets quasi instantanément dans une posture nihiliste qui les aide à  s’éloigner de la douleur d’avoir abandonné personnellement. Les défaites qui nous ramollissent sont celles que l’on n’affronte pas. On trouve des excuses et des coupables sans vraiment penser que parfois, il n’y a pas que le gouvernement qu’il faut blâmer, mais nous-mêmes dans notre acceptation des discours gouvernementaux, patronaux et syndicaux qui limitent nos champs d’action. Ce fatalisme et notre obstination légaliste sont nos nouvelles chimères qu’il faudra savoir abattre si l’on veut un jour reprendre contrôle de ce monde qui, en fin de compte, veut surtout nous voir travailler.

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