Publié le 15 mars 2015 | par Comité STAT

Loi 20: de la colère à la solidarité

Par Sam Harper, Médecin

À la fin novembre, l’annonce du Projet de Loi 20 a eu l’effet d’une bombe sur les médecins de famille du Québec. Le ministre Barrette avait trouvé le problème des maux du réseau de la santé. Les omnipraticiens ne travaillaient pas assez. Devant ce constat simpliste, une solution s’imposait: des quotas de patients aux médecins sous peine d’une pénalité salariale de 30%. Celui qui était allé chercher des hausses salariales record pour les spécialistes se refaisait une beauté politique en traitant les docteurs de paresseux.

J’ai rarement vu mes collègues aussi en colère. Cette culture de la “qualité de vie avant tout” et du “temps partiel ”, je ne l’ai pas souvent vue en médecine, ou ailleurs dans le système de santé. C’est d’ailleurs un peu le contraire. J’ai appris à l’école qu’il fallait être stoïque et faire preuve de sacrifice de soi. Être soignant, c’est pas une job, c’est une vocation. Comme cette résidente qui faisait sa garde un soluté dans le bras. Comme ces infirmières qui se tapent des quarts de travail sans pause, quand ce n’est pas un 16h obligatoire.

Parfois, quelqu’un tombait en burn-out. On en parlait peu. Maintenant, c’est tellement commun qu’on en parle plus du tout. On sait que cela n’arrive qu’aux “faibles ”, aux “jeunes”, à ceux et celles qui ne sont “pas fait pour ça”. La Dre Émilie Marchand, une résidente, s’est suicidée il n’y a pas si longtemps. On en a parlé un peu. Pas trop. Fallait pas se donner des idées. On avait des patients à voir, des tournées à faire et le ministre nous a dit qu’il n’y avait pas vraiment de pression.

 La Dre Émilie Marchand, une résidente, s’est suicidée il n’y a pas si longtemps. On en a parlé un peu. Pas trop. Fallait pas se donner des idées. On avait des patients à voir, des tournées à faire et le ministre nous a dit qu’il n’y avait pas vraiment de pression.

La réalité m’a rattrapé. Je fais partie de ces faibles qui ont fait un burn-out. J’ai ralenti un peu mes activités durant une période. M. Barrette appelle cela du temps partiel. Entre 30 et 40 heures par semaine en moyenne. Parfois un 48 h de garde sans trop dormir. J’y arrivais parce que j’aimais mes patients. Mais une fois arrivé à la maison, plus rien. J’étais vide. Juste l’envie d’en finir.

Le système de santé est devenu une machine qui broie ses membres. Le terrain de jeu de politiciens qui se succèdent et veulent tous laisser leur marque. Les exercices successifs d’optimisation, et cette obsession de rendre tout le monde toujours plus productif, d’augmenter la cadence, de couper ce gras de plus en plus imaginaire, ne font que le rendre plus inhumain, plus toxique. Le corporatisme nous dresse profession contre profession, dans une folle course pour sauver notre peau.

Les arguments contre la Loi 20 sont légion: diminution de la qualité des soins pour faire place à la quantité, course pour inscrire des patients jeunes et en santé laissant pour compte les plus malades, caractère hautement discriminatoire envers les femmes et le danger bien réel de médecins qui partent à la retraite de façon anticipée ou qui orientent leur pratique vers le privé, fragilisant encore plus notre système public et universel.

Cela ne veut pas dire que le statu quo est acceptable. Mais comment croire un gouvernement dont la préoccupation centrale est de couper les services publics et de vendre le bébé avec l’eau du bain? Le ministre parle de déléguer des actes médicaux, une solution louable en soi, alors que l’on coupe des postes et qu’on fait des propositions salariales insultantes aux infirmières. On dit se soucier de la santé de la population, mais on coupe dans la Santé publique et la prévention. Il faut trouver un médecin de famille pour tous, pour soigner ceux et celles que ce gouvernement se charge avec empressement d’appauvrir et de fragiliser.

Le pire dans tout ça c’est que nous étions tellement en colère contre la Loi 20 que nous avons été très peu à prendre la parole contre la Loi 10, celle qui risque de transformer beaucoup plus profondément notre système de santé et qui donne des pouvoirs inégalés au Ministre Barrette. Nous commencions à peine à nous remettre des fusions qui ont créé les CSSS, causant une explosion de la bureaucratie sans améliorer l’accès. Les employés sont devenus des pions. Les patients sont devenus des statistiques. Les déficits sont devenus des coupures. N’ayant rien appris, on nous propose de répéter l’exercice. Les gestionnaires se gardaient également de critiquer la réforme engendrée par la Loi 10 car la carrière de chacun et chacune était en jeu dans l’immense jeu de chaises musicales du ministre. Le récent scandale d’ingérence politique au CHUM montre encore une fois qu’on a raison de s’inquiéter de cette Loi et de la centralisation du pouvoir.

Nous, les médecins, à cause de notre statut social et de notre formation, avons la fâcheuse habitude de concevoir les moyens d’action de façon très individualiste. C’est le propre de notre statut de travailleurs et de travailleuses autonomes et de notre position sociale privilégiée. Nous ne sommes pas des employés de l’État ou de l’hôpital. Il y a une séparation qui s’opère donc entre nous ainsi qu’entre nous et les autres employés du secteur public. Cette autonomie nous confère des avantages, mais c’est aussi notre plus grande faiblesse car elle nous empêche d’agir ensemble afin de créer un rapport de force, de voir la lutte comme une activité collective. De plus, notre rôle de soignant en tant que médecin de famille est retourné contre nous dès que nous soulevons la question de possibles moyens de pression, comme il l’est lorsque les infirmières osent faire la grève.

Historiquement, les médecins se sont peu mobilisés pour défendre leurs collègues non-médecins et ce n’est donc pas surprenant si ceux-ci ne s’empressent pas pour venir nous soutenir. Si la Loi 20 et son assaut sur l’autonomie de la profession médicale peut avoir quelque chose de positif, cela pourrait être là. Peut-être allons-nous enfin sortir de ce syndicalisme médical corporatiste et paternaliste. Peut-être allons-nous réaliser collectivement que la sauvegarde du système de santé, la mise en oeuvre des solutions aux problèmes d’accès, l’amélioration des soins de santé pour la population et la défense des conditions de travail de toutes et tous, on ne peut y arriver qu’ensemble et que cet ensemble dépasse largement la profession médicale. Cela va peut-être nous forcer à parler avec nos collègues des autres professions, avec le personnel des étages, avec les gens qui travaillent dans les cuisines et les buanderies, avec le personnel de l’entretien, avec les préposées et les infirmières, avec les malades et ceux qui le seront un jour ou l’autre. Cela va peut-être offrir une alternative à ceux et celles, qui comme moi, ne voient plus que la démission, cet arrêt individuel et stérile, comme porte de sortie et comme timide moyen de protestation face à ce système mortifère.

Peut-être, avec nos collègues, avec nos voisins, avec les étudiants, avec les travailleurs et travailleuses du réseau allons-nous réussir à transformer notre colère en solidarité et en énergie créatrice. Il ne s’agit plus de préserver un salaire ou un quelconque avantage social. Il s’agit de notre survie et de celle de nos collègues. Il s’agit de préserver notre système public, gratuit et universel. Il s’agit de défendre nos patients et les patients que nous sommes ou serons un jour. Il s’agit de dire non, de refuser, et de reprendre le contrôle sur notre travail et nos vies.

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