Publié le 23 février 2015 | par Comité STAT

La santé publique censurée

par Geneviève McCready, infirmière et étudiante en santé publique

Cet essai a été lu lors de la tenue du Colloque de l’association des étudiants et étudiantes en santé publique de l’Université de Montréal le mercredi 18 février 2015 à un auditoire composé d’étudiants et de professeurs.

 

Plusieurs ouvrages-clés pointent en direction d’un rôle accru des acteurs de santé publique dans le façonnement des structures de la société. Selon la charte d’Ottawa (1), nous les actrices en promotion de la santé devons travailler de concert avec les décideurs et politiciens qui façonnent les politiques de santé. Nous devons les informer des conséquences de leurs décisions et s’assurer qu’ils assument leurs responsabilités. Nous devons informer la population et faire tout en notre possible pour que les gens s’organisent collectivement vers la création d’environnements favorables. Nous sommes tenues d’exercer un plaidoyer afin que les communautés soient les principales porte-parole en ce qui a trait à leurs conditions de vie, leur santé et leur bien-être.

Ensuite, le document de l’OMS « Combler le fossé en une génération » (2) constitue invariablement un appel à l’action pour contrer les actions gouvernementales qui ont pour conséquence d’accroître les inégalités sociales. Les auteurs n’ont pas hésité à clamer que « L’injustice sociale tue à grande échelle ». Nous devons lutter contre les inégalités de pouvoir, d’argent et de ressources, lesquelles sont enchâssées dans des structures sociétales qui déterminent les conditions de vie.

Aujourd’hui, en 2015, où en sommes-nous envers ces engagements? C’est au travers l’analyse de nos actions et de nos inactions au quotidien, dans notre vie personnelle et professionnelle ainsi que dans la compréhension des structures dans lesquelles nous évoluons que nous arriverons à le comprendre. Je vous propose ici un survol du contexte politique actuel, puis une critique de l’inaction que nous pourrions être tentées d’adopter face aux injustices. Je vous présenterai les causes et les conséquences de notre silence et des pistes possibles pour éviter l’inaction.

« En nous taisant, nous ratons la possibilité d’établir des alliances avec ces communautés. C’est la mort de l’humanisme, celui qui nous permet pourtant de combattre les injustices. »

Tout d’abord, attardons-nous au contexte politique. C’est un coup de hache que le Ministre de la santé nous assène. Dans quelques semaines, nous devrons faire avec 30% de ressources financières en moins. Une grave amputation. Aucun autre organisme public ne subit de coupures aussi importantes, trahissant ainsi le mépris que le gouvernement exerce à l’égard de la santé publique.

En plus des coupures, nous devrons composer avec l’abolition et la transformation de nombreuses politiques qui avaient jusqu’ici contribué à l’équité en santé. Ces changements viendront assombrir les futurs portraits de santé de la population québécoise que nous rédigerons: coupures dans le communautaire, en éducation et dans l’aide sociale, réorganisations du système de santé, abolition de l’universalisme des services de garde, etc.

Louise Potvin, rédactrice scientifique du Canadian Journal of Public Health a raison lorsqu’elle énonce que « la santé publique canadienne est en état de siège » (3). L’AQESSS dénonce les nouveaux pouvoirs que s’octroient le Ministre, son ingérence dans la nomination des CA et des gestionnaires, la disparition de la participation citoyenne et la perte de pouvoir des acteurs locaux (4). On entend souvent de la part des administrateurs qu’ils n’ont pas le choix d’obtempérer aux directives ministérielles. Jusqu’où sont-ils prêts à aller pour remplir leur mission d’exécutants? Quand et sur quelles valeurs s’appuient-ils lorsqu’ils décident d’obéir aux règles qui leur sont données? Chers collègues étudiantes, bientôt vous serez confrontées à une question importante : que ferez-vous lorsque les directives qui vous seront données s’opposeront au bien-être des communautés?

J’ai souvent été confrontée à cette situation dans mes emplois. Si l’inégalité de pouvoir est la cause des inégalités de santé dont nos sociétés souffrent, elles sont également trop souvent la cause de notre inaction. À certains moments, je savais que des groupes étaient à risque en raison de mauvaises décisions politiques, mais je préférais me taire plutôt que d’exposer la vérité au grand jour. C’est la peur qui me rongeait. La peur de perdre mon emploi, ma crédibilité, mon statut social. C’est cette même peur qui a poussé ce directeur de santé publique à rester anonyme lorsqu’il nous a informé via la presse en août dernier que c’est la première fois de l’histoire que des directeurs régionaux de santé publique ont été nommés sans consultation (5).

Notre silence nous nuit puisque nous finissons par croire ce que l’on voulait que nous croyions: que nous n’avons pas de légitimité à critiquer les politiques sociales et économiques qui affectent la santé des populations. Nous nous rabattons sur notre tâche quotidienne, celle visible dans l’immédiat. Or, ce repli sur soi nous empêche d’établir la connexion avec l’objet de notre travail : les communautés. Pour lutter contre les inégalités, nous devons nécessairement nous sentir concernées par elles. En nous taisant, nous ratons la possibilité d’établir des alliances avec ces communautés. C’est la mort de l’humanisme, celui qui nous permet pourtant de combattre les injustices.

Que faisons-nous de l’information privilégiée que nous détenons? Nous perdons beaucoup de temps à nous plaindre que nous n’avons pas de pouvoir. Pourtant il est là, le pouvoir, juste au bout de nos doigts. Il nous suffit de transmettre ce que l’on sait. N’est-ce pas paradoxal que celles qui occupent les postes les plus élevés dans la hiérarchie et donc les plus susceptibles d’être témoins des pires manquements à l’éthique, aient un devoir de réserve? La leçon apprise pour nous, les novices en santé publique, c’est que si elles n’arrivent pas à faire preuve d’intégrité et de transparence, nous ne pouvons y aspirer. À mesure que nous gravissons les échelons, nous devenons de plus en plus avares de cette position sociale qui nous est accordée. C’est ainsi que notre silence s’achète.

Pendant ce temps, la population reste dans l’ignorance. Notre silence nous place souvent en situation de désarroi éthique, où nos valeurs se confrontent à celles des décideurs. La population n’est pas la seule à pâtir; nous aussi en sommes affectées. Pendant longtemps, j’ai tu mes indignations quotidiennes. Mais le silence comporte beaucoup d’écueils. L’auto-censure est la pire des censures. Elle entraîne un questionnement obsessif, un qui-vive constant, une anxiété chronique. Souvent, il n’y avait que moi pour témoigner. Je me sentais asservie par le fait que j’étais témoin de choses immorales: mon silence me rendait complice. Et, ironiquement, c’est cet argument qui servait à l’entretenir. Pourquoi n’avais-je pas parlé plus tôt? Encore aujourd’hui, je suis hantée par les injustices dont je connais l’existence mais que je n’ai pas su dévoiler.

S’en remettre aux autres, à nos supérieurs, représente une avenue de fausse libération. Une fois la responsabilité remise à autrui, rien ne garantit l’action ni que celle-ci soit menée convenablement. Je dépensais temps et énergie à justifier en quoi je n’étais pas en mesure de changer les choses plutôt que de parler publiquement. La peur d’agir sans permission représentait la raison de mon inaction. Cependant, je ne pouvais me soustraire au pouvoir que je détenais en réalité mais que je me refusais d’assumer. Savoir que mes décisions étaient mues par la peur rajoutait à la violence subie.

« Je ne pouvais me soustraire au pouvoir que je détenais en réalité mais que je me refusais d’assumer »

Les systèmes démocratiques mettent en place des structures permettant d’éviter la censure. Dans notre quotidien, nous rencontrons des occasions de partager l’information avec d’autres. Il n’appartient qu’à nous de nous servir de ces opportunités afin de combattre les inégalités. Nous ne pouvons réclamer travailler à la réduction des injustices sociales si nous ne sommes pas prêts à le faire lorsque le combat nous implique personnellement. Nous sommes redevables envers une population qui vit dans une position plus vulnérable que nous. Avant de devenir actrices de la santé publique, nous sommes avant tout citoyennes. Ceci devrait nous suffire à faire face à la répression et la censure, qui surviennent lorsqu’une actrice ébranle les structures mise en place. Si les règles se dressent en obstacle lorsque nous voulons agir pour le bien-être de la population, ne devenons pas de simples exécutantes. Posons-nous la question: à qui ces règles servent-elles? Et dans quel but?

Des choses inattendues et heureuses surviennent lorsque nous nous mettons véritablement au service de la population plutôt qu’au service de nos propres intérêts. Nous trouvons des alliés dont l’existence nous était inconnue et éprouvons un sentiment de liberté une fois la peur évacuée. Le plus grand défi, et la plus grande satisfaction, se trouve dans l’accomplissement de nos objectifs.

En se donnant comme mandat la réalisation du bien commun, la santé publique devient de fait une affaire politique. Nous sommes privilégiées. Notre élévation dans la hiérarchie sociale a un prix qui est celui de la responsabilité sociale. Ce qui constitue une injustice, ce n’est pas tant la position que nous occupons que ce que nous en faisons. Lorsque notre supérieur nous demandera de prendre une décision en fonction d’aspects économiques sans égards pour la santé de la population, sombrerons-nous dans la complaisance afin de maintenir notre position ou aurons-nous le courage de compromettre notre place privilégiée pour choisir ce qui est juste?

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Références:

Organisation mondiale de la santé. (1986). Charte D’Ottawa.
Organisation Mondiale de la santé. (2008). Combler le fossé en une génération. Instaurer l’équité en santé en agissant sur les déterminants sociaux de la santé. .  Genève.
Potvin, L. (2014). Canadian public health under siege. Canadian Journal of Public Health. Revue Canadienne de Sante Publique, 105(6), e401-e403.
Association québécoise d’établissements de santé et de services sociaux. (2014). Mémoire de l’AQESSS sur le projet de loi no 10: Loi modifiant l’organisation et la gouvernance du réseau de la santé et des services sociaux notamment par l’abolition des agences régionales.  Montréal.
Lacoursière, A. (2014). Santé publique: des nominations controversées, La Presse.ca.

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