Publié le 2 septembre 2014 | par Comité STAT

La grève des infirmières de 1999 : le traumatisme

par Samuel Harper, médecin

L’ombre de la grève des infirmières de 1999 plane encore sur tous les employés du secteur de la santé. Cet échec cuisant a marqué l’inconscient collectif au fer rouge. Parler de moyens de pressions ou de grève semble dorénavant chose impossible. Pourtant, on se souvient peu de ce qui s’est réellement passé durant le printemps 99 pour que la grêve devienne un sujet tabou. Comment expliquer cet échec malgré un support populaire évident ? Comment expliquer les conséquences désastreuses de cette grève sur la combativité non seulement des infirmières, mais de tous les employés du secteur public ?

Le Sommet socio-économique de 1996

Après la défaite référendaire de 1995, la CSN demande au gouvernement péquiste de mettre sur pied un forum socio-politique afin de discuter de création d’emploi, du financement des services publics, ainsi que de la dette et de la fiscalité.

Il peut sembler ironique que le sommet socio-économique, qui a été le point de départ d’un vaste programme de coupures au service du déficit zéro, ait comme origine une demande syndicale. Cette rencontre est souhaitée afin de « nous mettre à l’abri de la méthode néolibérale, qui consiste à redresser les finances publiques essentiellement par des coupures, en le faisant le plus rapidement possible, de telle sorte que l’on puisse, en fin d’opération, se retrouver avec un État minimal, avec comme seule loi la loi du marché. »

L’opération de consensus social s’échelonne de mars à octobre 1996 avec la tenue de deux sommets. Selon Lucien Bouchard, cet exercice a « […]atteint et dépassé les objectifs que nous nous étions fixés » . Il y a consensus social. Il faut réduire la dette et cette réduction de la dette passera par des coupures dans les programmes sociaux, une augmentation de la rentabilité des entreprises et une flexibilisation de la main-d’oeuvre.

Dès novembre, le gouvernement Bouchard annonce une ponction non-récurrente de 5 % du salaire des employés de l’État et la grogne s’installe. Les centrales syndicales affirment que les employés de l’État sont prêts à faire leur part, mais ne veulent pas être les seuls à payer pour le déficit zéro. Elles proposent une idée brillante qui permettrait au gouvernement de sauver de l’argent de façon récurrente en coupant des postes à temps plein chez les salariés de l’État.

En février 1997, les organisations syndicales CEQ, FTQ, FIIQ, SFPQ, SPGQ déposent une proposition sur l’application d’un programme de départs volontaires. Ce programme se solde par la perte de 18 838 emplois en santé. Les dirigeants de la FTQ jubilent d’ailleurs en annonçant que ce programme est un grand succès vu qu’il a permis la mise à la retraite de « […] deux fois plus de personnes que les objectifs initiaux. »

La convention collective des employés de l’État est échue à partir de fin juin 1998, mais les syndicats acceptent de reporter les négociations après les élections provinciales car le parti Libéral de Jean Charest, un récent transfuge de la politique fédérale, est perçu comme une plus grande menace que le PQ.

En marche vers la grève

C’est dans ce contexte que l’on peut comprendre le conflit qui va opposer les infirmières au gouvernement du Québec. Le gouvernement dépose ses offres en mars 1999 : décentralisation de la négociation vers le palier local dans la Santé et augmentation salariale de 5 % sur 3 ans. Cette offre est jugée insuffisante par les infirmières, qui réclament 15 %. La FIIQ, qui représente 47 500 infirmières, fait le calcul qu’il est préférable d’utiliser le capital de sympathie dont jouissent les infirmières pour déclencher une grève avant le front commun des employés de l’État prévu pour l’automne.

Les moyens de pressions débutent le 1er juin par un arrêt de travail d’une heure au début de chaque quart de travail. Ces moyens s’intensifient les 15 et 17 juin avec deux débrayages d’une journée qui affectent 450 établissements.

La FIIQ réclame des augmentation de 2,5 et 3,5 % les deux premières années et une troisième année ouverte. Elle estime que le processus d’équité et de relativité salariale qui doit se conclure en 2001 permettra d’atteindre le 15 % souhaité. La réaction du Premier ministre Lucien Bouchard n’est rien de moins qu’une déclaration de guerre : « Non seulement on ne va pas céder devant une grève illégale, on ne va pas tolérer une grève illégale ». Les associations patronales transmettent d’ailleurs , dès le 17 juin, une lettre aux établissements leur rappelant l’obligation d’appliquer les sanctions de la Loi 160.

La Loi 160 a été adoptée par le gouvernement de Robert Bourassa en juin 1988 pour empêcher un débrayage chez les ambulanciers. C’est durant la grève des infirmières de 1989 que la Loi sera appliquée pour la première fois. Cette loi prévoit des sanctions massives. En plus des amendes aux dirigeants syndicaux et syndicats, la loi prévoit le retrait de deux jours de salaire par journée de grève. Il y a aussi des clauses faisant perdre un an d’ancienneté pour chaque journée de grève.

Alain Dubuc, dans son vitriolique éditorial du 17 juin, donne le ton que les éditorialistes emploieront tout au long du conflit : « Les grèves dans le système de santé ne sont jamais acceptables. Jamais. » Peu importe les raisons, car les infirmières incarnent la compassion. Cette image de soignantes qu’on utilise contre les infirmières revient régulièrement dans le discours autant médiatique que gouvernemental. « Individuellement, les infirmières sont très clairement des victimes du système et de ses virages. Mais collectivement, elles forment l’un des cartels corporatistes qui étouffent le monde de la santé ».

Malgré certains gains sur les clauses normatives, le gouvernement demeure intraitable sur la question salariale. Les négociations se rompent et le mot d’ordre de grève générale pour le samedi 26 juin est lancé.

La grève est déclenchée

Dés le départ, la grève est décrétée illégale, car la loi exige que les services soient garantis à 100 % dans les services considérés comme prioritaires (urgences, oncologie, etc.) et à 90 % dans tous les autres. Les infirmières, durant la grève, comblent les services essentiels à 100 %, mais ne couvrent que 50 % des autres services. Pourtant, « on se retrouve souvent à donner, malgré tout, plus de services que ce qu’il y a habituellement » note l’une d’elles. En effet, les établissements ont dans plusieurs départements un personnel habituel en-dessous de ce qui est exigé par les services essentiels…

Ce qui frappe dans les récits rapportés dans les journaux est la sympathie populaire dont jouissent les infirmières. Ce support explique qu’aux premiers jours de la grève les sanctions ne semblent pas faire peur outre-mesure. On ne pense pas que que le gouvernement va les appliquer et on s’attend à ce qu’elles fassent l’objet d’une entente de retour au travail.

La grève de 1989

Il est bon de se rappeler qu’une grève avait secoué le milieu de la santé à l’été 1989. Après une escalade des moyens de pression, les infirmières ont fait la grève générale durant 7 jours. Le gouvernement a reculé, même si les gains obtenus étaient décevants pour bon nombre d’infirmières. A la suite de cette grève, il semblerait que les établissements ont été plus frileux dans l’application des sanctions de la Loi 160. Le gouvernement doit menacer ceux-ci de sanctions s’ils n’appliquent pas la loi. La grogne se fait sentir dans le réseau : moyens de pression administratifs, vandalisme, manifestations, occupation de la cafétéria de Sainte-Justine et des bureaux du PLQ. Devant cette guerre d’usure, bon nombre d’établissements décident de ne pas se conformer à la Loi 160.

Bouchard intraitable

La réponse du gouvernement Bouchard ne se fera pas attendre. Avec une rare rapidité, la Procureure générale du Québec fait pleuvoir les amendes sur la FIIQ et ses 22 syndicats pour la première journée de grève. Dès le 3e jour de grève, le gouvernement menace d’adopter une loi spéciale. Pauline Marois, alors ministre de la Santé, refuse de négocier pendant une grève dite illégale.

La combativité des infirmières est forte. En congrès le 29 juin, celles-ci déclarent qu’elles vont poursuivre les moyens de pression malgré un éventuel décret. « Les gens sont tellement mobilisés qu’il faut les retenir ». Certains membres auraient même proposé de réduire les services essentiels ou de démissionner en bloc.
Le 2 juillet, Lucien Bouchard convoque l’Assemblée Nationale pour déposer une Loi spéciale, la Loi 72, forçant le retour au travail des infirmières. Cette loi permet au gouvernement de poursuivre les dirigeants syndicaux pour outrage au tribunal si la grève est maintenue. Elle prévoit également de permettre aux établissements de suspendre le financement de 12 semaines de libérations syndicales pour chaque journée de grève. Des amendes additionnelles se rajoutent aussi à celles prévues par la Loi 160.

C’est non, on ne rentre pas !

La loi spéciale n’a pas eu l’effet escompté. Plus motivées que jamais, le 6 juillet, c’est à 93 % qu’elles votent pour la poursuite de la grève. Celles-ci sont d’ailleurs encouragées par le succès de leurs collègues de la Saskatchewan, qui au terme de plusieurs mois de négociations et de dix jours de grève illégale, ont obtenu des augmentations salariales de 13,7 %.
Le 9 juillet, le gouvernement de Lucien Bouchard se trouve dans l’embarras à la suite de la publication d’une lettre envoyée aux militants du Parti Québécois. Dans celle-ci, envoyée par la permanence du PQ aux instances régionales du Parti, on exhortait les membres à défendre la position du gouvernement dans les tribunes des journaux et les émissions de lignes ouvertes.

La trêve

Réunis en congrès à Laval le 9 juillet, les 600 délégués de la FIIQ adoptent une résolution pour recommander une trêve de 48h si le gouvernement s’engage à négocier autant les clauses normatives que salariales. Depuis le début, le gouvernement refuse de négocier tant que les infirmières ne renoncent pas à la grève illégale, stipulant que de toute façon la question salariale est non négociable.

Les infirmières votent en majorité en faveur de la trêve et le 13 juillet à 8h les piquets de grève sont levés. Après une ronde de négociations de 48h, la FIIQ et le gouvernement arrivent à une entente de principe. Tel que prévu, les infirmières reprennent la grève le jeudi matin, mais une nouvelle trêve de 8h est décidée pour la nuit du 16 au 17 juillet. Cette dernière assemblée est houleuse et certaines infirmières expriment leur mécontentement aux médias : « Je ne renverrai pas mes infirmières au travail. Pendant la nuit ils vont travailler sur une étude. Mais on n’a pas de protocole de retour au travail, on n’a pas d’augmentation, on n’a pas de rétroaction et on a des amendes ! Notre exécutif nous a vendues. »

Certaines infirmières ont également quitté leur ligne de piquetage pour venir manifester leur déception devant les lieux du conseil général où on voit brandir des affiches proclamant « we’ve been shafted ».

Les délégués entérinent à 62 % l’entente de principe le 17 juillet. Les infirmières doivent assister à des séances d’information avant de voter sur l’acceptation de l’entente. Les infirmières de l’hôpital du Sacré-Coeur refusent le mot d’ordre de trêve et poursuivent la grève. Même si elle est respectée ailleurs, la grogne est palpable. Le 20 juillet plusieurs manifestations ont lieu. À Chicoutimi, une vingtaine d’infirmières du bloc opératoire sortent spontanément dans la rue après avoir appris les clauses de l’entente de principe. Ailleurs, les critiques envers la FIIQ et sa présidente se font entendre : « la trahison du syndicat est pire que la tête de cochon de Lucien Bouchard ». Les infirmières en ont beaucoup contre l’absence de protocole de retour au travail car les gains obtenus sont annulés par les lourdes amendes.

L’entente est rejetée

Les infirmières rejettent à 75 % l’entente de principe. Devant la démobilisation et la grogne, les délégués décident de mettre fin à la grève. La FIIQ dit vouloir prendre un moment de recul pour réévaluer les moyens de pression, voulant préconiser des moyens plus administratifs et moins lourds. On dit ne pas écarter le recours à la grève dans un futur rapproché mais on sent que la base n’y croit plus et qu’il serait extrêmement difficile d’appliquer ce mot d’ordre. Le rapport de force est perdu.

Les infirmières reprennent le travail la mort dans l’âme et, au lieu d’une lutte collective, on leur propose des moyens de pression individuels : griefs, se faire payer chaque heure supplémentaire, etc. Cette campagne ne lèvera pas et, contrairement à la grève de 1989 où une véritable lutte contre la loi 160 s’était organisée, chaque infirmière subit seule les contre-coups de la grève. Cette absence de lutte, cette désillusion, explique probablement pourquoi, malgré des résultats assez similaires en terme de gains salariaux, la grève de 1999 a été aussi démobilisatrice, aussi douloureuse.

Les différences entre 1989 et 1999 sont frappantes. En 1999, elles étaient seules en grève. Elles espéraient profiter de la sympathie populaire, oubliant que cette sympathie ne vaut rien si elle n’est pas accompagnée d’un véritable rapport de force. En 1989, bien qu’il n’y avait pas de front commun, c’était aussi la FAS, la CPS, la CEQ qui défiaient le gouvernement. La tenue des élections à la fin septembre 1989 n’est probablement pas étrangère à la volonté du gouvernement de régler rapidement le conflit.

Dans les deux grèves, il y a aussi des similitudes : la trêve est dans les deux cas la fin de la grève. Le gouvernement le sait et c’est pour cela qu’il l’exige afin de « reprendre les négociations ». Dans les deux cas, il y a une entente de principe acceptée par les délégués syndicaux mais rejetée par la base. En 1989, le rejet de l’entente de principe au début du conflit sert à alimenter le mouvement de grève, en 1999, c’est une douche froide qui rend la reprise de la grève impossible.

Bouchard voulait faire un exemple des infirmières. En cassant leur mouvement, il a réussi à étouffer toute velléité de combat chez les employés du secteur public. Les discours belliqueux des dirigeants syndicaux se sont tus une fois les infirmières cassées. La dureté de la répression, à laquelle on n’a pas réussi à opposer de mouvement de contestation, a un effet dissuasif sur la possibilité d’entrevoir la grève comme moyen de pression. On entend encore aujourd’hui l’écho de ce silence moribond dans les corridors.

chronologie

 Document de référence: Le » partenariat social » et le sommet socioéconomique de 1996, par Ghislaine Raymond (2011), travail de maîtrise en science politique à l’UQAM

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