Publié le 6 octobre 2011 | par Comité STAT

Stagnation et inquiétude

Écrit par Renaud Bisson-Terroux
Paramédic

Un début peu lumineux chez les nouveaux bourgeons qui forment la flotte ambulancière au Québec

L’absence de travail et les quarts attribués à la dernière mi­nute sont aujourd’hui monnaie courante, même une cons­tante chez les nouveaux employés, et le temps de stabilisation de ces situations précaires s’allonge de plus en plus. Pendant ce temps, les anciens veulent partir, mais ne le peuvent pas par manque de fonds de pension. Un paramédic avec 30 années d’expérience s’en tire avec difficilement 150 $ par semaine. Ces irritants,  l’impossibilité de communiquer, le manque de solidarité et l’épuisement séparent les travailleurs devant les combats qu’ils ont à avoir face à un employeur qui trop souvent justifie le manque d’avancement des dossiers par une sirène plus forte qui criait ailleurs…

Paramédic au Québec

Peu de gens savent que  le système d’urgence médicale et de transport par ambulance au Québec est géré par l’état, indirectement par le MSSS par le biais d’entreprises soit privées, soit de coopératives (notamment la ville de Québec et la CETAM en Montérégie), ou par la ville de Montréal qui fait exception avec son statut para-municipal et sa Corporation d’Urgence Santé. Non les ambulances ne travaillent pas pour un hôpital en particulier et leurs travailleurs ne sont ni médecins, ni chauffeurs, ils occupent une fonction bien peu définie dans les textes ministériels, celui de paramédic, car nous le savons; la reconnaissance exigerait le respect et ce qui vient avec. Il faut se le dire, le métier de paramédic  est bien jeune historiquement au Québec comme partout ailleurs. Il n’en reste pas moins que son éclosion est retardée par plusieurs facteurs et instances qui rendent inacceptables les conditions actuelles.

Si nous reculons aux années 70, les transports aux hôpitaux étaient effectués par la police. Ensuite, des entreprises on été assignées aux transports. Payés 2 $ l’appel, certains anciens se souviennent; les deux questions à l’embauche étaient « Sais-tu conduire ? » et « As-tu peur du sang ? » Puis, des formations par des médecins ou la Croix-Rouge ont été données à certains passionnés qui ont ensuite développé le métier.  À force de statistiques et d’études,  il est devenu évident qu’une réponse médicale préhospitalière appropriée avait une place dans le système de la santé. Des formations obligatoires et uniformes ont alors débuté, passant d’une fin de semaine (1980), à un AEC collégiale (1989) qui a atteint les 945 heures pour devenir aujourd’hui au DEC de trois ans (2006), auquel s’ajoutera bientôt la possibilité de faire un certificat universitaire en soins avancées.

De l’épuisement au quotidien?

Comme avec beaucoup d’entreprises d’état qui s’assument mal, on cherche à « rentabiliser » les services tout en les gardant accessibles pour une majorité. On confie alors la gestion à des administrateurs qui vont pla­nifier des ressources selon des statistiques afin de minimiser les pertes de temps et mettre toujours au minimum le nombre d’ambulances disponibles. À défaut de pouvoir prévoir l’imprévisible, on invente les « quotas » basés sur une moyenne du nombre d’appels dans les mêmes dates des années passées. On met ensuite le moins de ressources « raisonnablement » possibles, selon ces quotas, afin de répondre à une demande habituelle. Si le nombre d’appel au 911 bondit et que les paramédics ne peuvent pallier, on dit que ce n’était pas prévisible, on appelle cela un « plan de contingence » et on coupe les temps de repas des travailleurs.

Certains vont plutôt mettre la pression sur un raccourcissement du temps qu’occupent les paramédics aux centres hospitaliers, et d’autres sur la diminution du nombre de « refus de transport1 » dans des situations non urgentes, car un transport effectué fait une ligne de plus dans des cahiers de gestion qui serviront plus tard à justifier le besoin de ressources…

On parle de plus en plus de prévention dans les sphères de la santé aujourd’hui puisque l’on considère que celle-ci réduit les dommages collatéraux. Pourquoi ne pas prendre exemple sur l’adage « Mieux vaut prévenir que guérir » et augmenter les effectifs tout en allégeant la charge de travail de chacun ?

Et le ministre Bolduc de dire à la fin août dernier qu’avec 10-15 % de pénurie, le personnel peut compenser, car nous sommes dans un réseau « où les gens sont des gens de cœur. »

La réalité de nos vieux!

Plusieurs générations sont aujourd’hui dans les ambulan­ces partout au Québec. Certains anciens pourraient même être grands-parents des nouveaux qui apprennent le métier. L’échange est riche et les jeunes d’aujourd’hui, plus formés académiquement, ont beaucoup à apprendre du savoir-faire et du savoir être de ceux qui ont défini les soins paramédicaux et en ont fait une vocation. Toute bonne chose ayant une fin, il semblerait que  cette fin qui tarde sans cesse gâche un peu la sauce. Il n’est pas concevable que plusieurs paramédics doivent attendre leurs 65 ans avec plus de 30 années d’expérience pour partir à la retraite. Cette situation n’est comparable à aucun autre corps professionnel avoisi­nant. Le métier use la tête comme le corps et beaucoup n’ont qu’une aspiration, partir. Les blessures multiples au dos, aux épaules et aux genoux sont une réalité du domaine et même si du matériel plus ergonomique aide, le métier reste exigeant, par sa nature, en raison de l’alternance de l’effort et du repos et du stress continu. Devrions-nous avoir à soulever que deux fois plus de paramédics toujours en fonction sont décédés de causes médicales comparativement à ceux qui sont partis à la retraite dans les 6 derniers mois ?…

Une retraite aussi tardive est due au fait que la mise en place de fonds de pension a commencé avec la création d’Urgence-Santé en 1989. Même pour ceux qui travaillaient depuis plus de 10 ans dans le domaine, il allait être évident que la question des retraites allait devoir être réglée pour palier aux manques des compagnies privées, mais le temps passant, les discussions ont toujours été reportées pour maintes et une raison.

« Avec le temps, va, tout s’en va. Et l’on se sent glacé, dans un lit de hasard » FERRÉ

Les années passent et l’illusion d’une retraite digne s’efface tandis que des plus frais embarquent et, dési­rant prouver leurs capacités, sont parfois peu sensibles à la réalité de leurs ainés. Le climat actuel chez les paramédics partout au  Québec est angoissant, son silence palpable relate une inquiétude franche en l’avenir. On ne voit plus la fin chez ces travailleurs qui ne savent pas s’ils partiront dans 2 ou 10 ans. La surcharge de travail épuise d’autant plus qu’aucune autre énergie ne reste à mettre dans d’autres combats que ceux du quotidien. Les luttes entre la professionnalisation et le départ des plus anciens séparent les travailleurs et tous devront s’entendre vers une direction à prendre pour la prochaine convention collective.

Ici l’état doit se rendre de la situation et réagir. D’ici les prochaines années, 2 à 3 fois plus de paramédics vont arriver sur le marché du travail chaque année et déjà les nouveaux de la flotte manquent de travail et doivent rester assis sur leur téléphone pour qu’on daigne leur en donner. Pendant que les uns veulent partir, les autres attendent au compte-gouttes les quarts de travail. Est-il logique que cette réalité fasse statu quo, qu’aucune des instances ne nous disent où elle se dirige ? Oserions-nous mettre un patient dans notre ambulance sans lui dire où l’on va et dans combien de temps ?

Quelles sont les retombées d’un manque de respect cons­tant et de la perte de foi en l’avenir ? Des difficultés dans la rétention du personnel. On voit aujourd’hui une proportion de plus en plus élevée de paramédics qui, aussitôt entrés dans le métier, pensent déjà à une réorientation soit plus agréable pour l’avenir, soit simplement plus viable au quotidien. Les petits détails au quotidien qui font que le travailleur est plus irritable ou épuisé sont souvent dus à une compensation qu’il doit assumer en raison d’un système qui fonctionne au minimum. N’attendez pas que tous ces jeunes partent pour réagir, aujourd’hui même les vieux, ceux-là même qui affirment pratiquer le plus beau métier du monde, leur disent de partir pendant qu’il est encore temps !

Conclusion

La désinformation, l’épuisement et le manque de ressources qu’on attribue plus au travailleur qu’à la malges­tion amène à être moins sensibles aux autres corps de métier. Il est impératif que nous prenions ici conscience de l’ampleur systémique du problème et d’arrêter de faire projection en associant les lacunes aux individus. L’infirmière impatiente au triage ne doit plus nous irriter, c’est le système qui l’épuise qui est irritant. Les lits trop pleins qui nous font attendre avec les patients et qui par empathie pour eux, nous impa­tientent aussi, ne doivent pas être associés à un préposé qui ne fait pas son travail, mais encore une fois à un système qui croit toujours pouvoir fonctionner avec un minimum de personnel.

Aussi humaines que soit nos intentions, on nous répète souvent que l’urgence c’est ÇA. Qu’il faut s’y faire sinon partir. Que c’est la PASSION qui nous garde… Mais la passion des  « gens de cœur »  à M. Bolduc a le dos large et le respect que nous donnons sans calcul au quotidien à la population ne semble rien changer à celui que nous renvoie la gestion des « ressources », où « humaines » nous semble un bien faible mot.

Soyons fermes et solidaires, écoutons notre corps afin qu’il suive notre raison, rien n’est inéluctable, mais rien non plus n’est donné que l’on ait exigé.

1 Procédure concernant la signature d’un document lors d’une intervention où un patient en état de lucidité et de compréhension décide de se prendre en charge lui-même.

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