Publié le 6 octobre 2011 | par Comité STAT

Ayez du cœur : c’est la pénurie !

Écrit par Sabine M. Kamhogo
Infirmière

« Les travailleurs de la santé ont assez de cœur pour pallier la pénurie », assurait M. Bolduc, minis­tre de la santé, il y a de cela quelques semaines. Étrangement, loin de me sentir rassurée, valorisée, revi­gorée, voire même flattée par de tels propos j’ai plutôt eu l’impression qu’avec cette simple phrase, on ajoutait l’insulte a l’injure. Je m’explique.

L’injure.

La lecture du commentaire de M. Bolduc m’a rappelé une anecdote datant de ma première ou deu­xième année d’études. Nous devions produire un essai dans le cadre d’un cours de psychologie de la santé et dans lequel la professeure nous demandait d’expliquer la différence entre l’attitude des étu­diantes en soins de la santé (élèves diligentes, moralement intègres, et professionnellement enthousiastes que nous semblions toutes être encore) et celle de certains professionnels qui après avoir quitté les bancs de l’école tournent les coins ronds, pratiquant leur métier sans grande verve, dangereusement même, comme en témoignaient de fréquents articles rapportant telle ou telle histoire d’horreur médicale.

Alors que je trouvais l’explication-standard voulant que tout cela ne soit que le résultat d’une  pénurie en personnel infirmier un tantinet facile, pour ne pas dire intellectuellement paresseuse, la professeure semblait insister pour que nous basions notre travail — pourtant dit de réflexion critique — sur cette prémisse. Je sentais là une attitude démagogique, voire dogmatique, à peine voilée, et que je crois bien reconnaître dans les propos de M. Bolduc.

Dans les deux cas, il est clairement sous-entendu que LE problème originel en santé est la pénurie, que c’est d’elle et d’elle seule que découle ce que j’appellerai un certain « mal de travailler » qui afflige les travailleurs de la santé, et que ce mal disparaîtra au moment où la pénurie sera réglée. Ne cherchez pas plus loin que ça, semble-t-on nous dire.

Je ne nie pas le fait qu’il ait une pénurie des travailleurs de la santé, ni le fait qu’elle contribue à créer des conditions de travail intenables en raison de la surcharge de travail qui en découle. Ce qui me chiffonne est qu’en faisant de la pénurie la cause indiscutable de tous les maux, elle  finit  par servir d’excuse opportuniste lors de l’implantation de nouvelles procédures et autres initiatives patronales, même et surtout celles qui aggravent les conditions de travail, tout en encourageant la collaboration résignée des travailleurs, puisque « que voulez-vous, c’est la pénurie ! ». Ainsi, lorsqu’on augmente le ratio personnel-patients, c’est à cause de la pénurie.  Cependant, la pénurie semble soudain ne plus faire partie du tableau lorsque vient le temps d’appliquer des décisions qu’elle ne peut justifier ou mieux, qui la contredisent ! On prendra comme exemple l’offre de congés autorises aux travailleurs en surplus … Le fait qu’il y ait une pénurie implique pourtant que présentement, même en temps normal, nous fonctionnons avec un nombre d’effectifs sous-optimal, ne pouvant atteindre un ratio normal et ce, nous dit-on, dû directement a un manque de personnel. Pourquoi  alors proposer à un travailleur de rester chez lui, lorsqu’on a la chance d’en trouver un dans un contexte de pénurie ? Pourquoi me semble-t-il que dans un tel cas, l’économie de salaire prime sur l’amélioration des conditions et donc de la qualité de travail ? C’est précisément là que je vois l’injure, dans cette façon de profiter de l’excuse qu’offre la pénurie pour encourager la collaboration résignée des travailleurs face à des décisions qui sont a leur désavantage; de ne nous faire voir que la pénurie, alors que d’autres facteurs, d’autres mécanismes — par exemple la réorganisation du travail — contribuent tout autant a la dégradation des conditions de travail dans le milieu de la santé.

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L’Insulte.

À cela s’ajoute une espèce de chantage psychologique dans lequel  les travailleurs se voient tenus responsables de « faire survivre » le système, avec les moyens du bord, et bien souvent  aux dépens de leur propre bien-être. En d’autres mots, nous nous devons de faire tenir le fort jusqu’à l’arrivée des renforts, nous sommes capables, nous avons « assez de cœur ! » Cette attitude, qui revient quasiment à inclure le montant qu’on prévoit obtenir par charité, de donateurs volontaires désignés, à un budget, me semble pour le moins irresponsable, mais surtout irrespectueuse et manipulatrice. Le comble est lorsqu’elle est accompagnée, comme c’est souvent le cas, d’une tendance à blâmer la victime, a blâmer le travailleur dont le cœur n’y est plus ou ne peut plus suivre la cadence de fou qui lui est imposée. Je prendrai ici pour exemple un échange que j’ai eu avec une employée de la liste de rappel de l’hôpital où je travaille et qui, alors que je lui demandais de réduire le nombre de mes journées de travail afin que je puisse souffler un peu, me demanda sur un ton que je qualifierais de… fortement désapprobateur, si ce n’était pas plutôt que je ne « voulais pas » ou « n’étais pas capable » de travailler à temps plein. Bref, le problème n’était pas mon horaire disons difficile, mais plutôt moi, qui me montrait une employée difficile. Il ne fallait pas corriger mon horaire, le rendre plus humain, plus « endurable »;  il fallait me corriger moi, me rendre plus endurante, plus dévouée. De même, si on suit les propos du ministre, les travailleurs de la santé qui rechigneraient à se « sacrifier pour la cause », d’une façon ou d’une autre, font en fait preuve d’un manque d’empathie, ce qui revient à pratiquer une forme de chantage émotionnel, psychologique, ou moral. On remet en cause notre esprit d’équipe, notre empathie envers les patients, notre dévouement, jusqu’à notre sens moral, lorsqu’on refuse un TS, demande un meilleur horaire ou une charge de travail raisonnable.

A la longue, le résultat est que souvent, on se détache. On se sépare émotionnellement, psychologiquement, parfois même moralement de son travail; on y perd trop de plumes.  Certains finissent par laisser leur cœur au vestiaire, à force de se le faire user à tort et a travers et avec si peu de considération, et se disent « Ce n’est pas ma job », « J’ai fait mon 8h ».

On est donc bien en droit de se demander : et si ce n’était pas que la pénurie ? Et si une certaine attitude démagogique et manipulatrice de traiter le personnel en santé était en lui-même une des causes de l’écoeurantite et du détachement professionnel qui sévissent parmi les travailleurs de la santé ? En ce qui me concerne, la question est rhétorique.

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