Publié le 6 octobre 2011 | par Comité STAT

Autopsie du travail

Éditorial sous la responsabilité de Ousmane Thiam

Pressés comme des citrons, nous sommes exténués et écœurés après le travail. Heureusement qu’il y a des proches pour nous soutenir parce que notre job, bien qu’elle soit essentielle pour l’ensemble de la société, n’est pas très valorisante. Les vraies marques d’appréciation viennent toujours des patients ou de nos collègues. Le système pèse lourd sur nos épaules et le plus grave est que nous n’avons ni espace ni organisation pour exprimer librement les problèmes que l’on endure. Les quelques améliorations çà et là dans nos milieux sont faites au prix d’une réduction généralisée de la qualité des services et de nos conditions. Toujours à la course, stressés… notre épuisement et nos frustrations finissent par miner les relations que nous entretenons avec les autres travailleurs. Pas le temps de s’émouvoir devant la misère, passons au prochain numéro !

Les taux d’absentéisme pour burn-out et blessures nous indiquent l’état de détresse et de vulnérabilité dans lequel se trouvent les travailleurs. La violence, plus banalisée et insidieuse que jamais, nous la subissons tous et toutes au travail, qu’il s’agisse de pressions psychologiques, de temps supplémentaires obligatoires ou de chicanes entre collègues allant jusqu’à des altercations physiques. La souffrance que nous éprouvons est exacerbée par la nature même de notre emploi, souvent pénible et répétitif, mais aussi par son intensification à coup de réorganisations, de compressions et de coupures de postes. Sous l’idéologie du déficit zéro, le système se dégrade et tout le monde le voit bien. Au lieu de s’attaquer à la source des problèmes, patrons, gouvernements et représentants syndicaux placent une boîte de plasters sur le bureau pendant l’hémorragie. Ils se contentent de législations, de griefs, de comités, de recommandations et d’affiches préventives n’ayant que de minuscules effets sur la réalité. Et donc, à chaque shift, toutes les fois que nous, travailleurs et travailleuses de la santé, nous pointons le nez dans nos centres, le constat demeure le même.

Parler de violence au travail peut sembler suspect puisqu’elle se manifeste aujourd’hui sans brutalité. Les gestionnaires, élèves de la psychologie organisationnelle, font désormais semblant d’être sensibles à nos problèmes pour maîtriser notre colère et nous faire accepter l’intensification de nos tâches. La manipulation a remplacé les ordres et le travailleur se sent autant responsable de son milieu que le patron, voire plus. L’idée de refuser un changement d’horaire ou un TS nous culpabilise, car nous nous soucions de notre unité, de nos patients et de la tâche supplémentaire laissée aux collègues. Les listes de rappel qui nous appellent continuellement jouent sur cette corde sensible et amoindrissent encore plus la distance entre travail et vie privée. Nous avons intériorisé les besoins de ce système dégradé et considérons que la violence que nous subissons est inhérente au travail, comme si personne n’en était responsable. Elle n’est que le résultat de circonstances telles que le vieillissement de la population ou le manque d’effectifs. Elle n’a pas de visage, pas même celui du boss qui nous oblige à rester en TS. Après tout, il est obligé de nous obliger. Or, il y a des chefs dans l’État et dans les institutions qui prennent des décisions politiques dont la conséquence est la dégringolade du système de santé. Tant que nous serons incapables de les identifier et de les mettre en accusation, même sommairement, nous serons contraints de nous plier à des conditions intenables.

Les temps supplémentaires obligatoires, l’une des solutions ponctuelles pour contrer la pénurie, sont un excellent exemple des nouvelles formes de violence vécues dans le réseau. Cédulés à la dernière minute, les TSO engendrent de nombreux impacts négatifs sur la vie des infirmières : détresse psychologique, déséquilibre émotionnel, sentiment de culpabilité, burn-out, perturbations au sein de l’équipe de travail, sans oublier les erreurs médicales. Un déficit de sommeil entraîne une diminution de l’état d’alerte. Spécialistes et conseillers s’entendent sur la question : les TSO sont nocifs tant pour la sécurité des patients que pour la santé du personnel. Les patrons le savent très bien, mais font la sourde oreille tant que le pire n’est pas arrivé. Obliger un employé à rester au travail en le manipulant et sans l’avertir au préalable équivaut à le priver littéralement de sa liberté. Nous sommes sans cesse forcés d’aller au-delà de nos limites. C’est inhumain. Ni l’argent, ni les cadeaux, ni les justifications navrées des gestionnaires ne peuvent remplacer le repos et les heures en famille ou entre amis.

Dans un contexte si démoralisant, la vaste majorité se sent impuissante et préfère se taire au lieu de dénoncer les mauvaises conditions de notre travail; c’est la loi du silence. Ainsi, la violence que nous refoulons est redirigée contre nos collègues ou, plus étrangement, contre nous-mêmes. Tout le monde a déjà fait son burn-out ou attend son tour. La pression du système, c’est aussi en nous-mêmes qu’elle fait des dommages. Conséquemment, nous sommes souvent tellement fragilisés que nous tentons de nous protéger en devenant imperméables à la souffrance de nos collègues. Sur les planchers, on assiste à une véritable guerre de nerfs entre les différentes cliques de professionnelles et de gestionnaires. Tous défendent leurs intérêts propres et personne ne se fait confiance. De la délation au dénigrement de nos collègues, tous les coups bas sont permis. On finit par détester ceux et celles qui callent malades parce qu’ils ne sont pas remplacés, on crie au scandale au moindre manquement puisque ça nous retarde; on se méfie de ceux qui sont en travaux légers sous prétexte qu’ils mentent… Bref, personne n’a droit à l’erreur dans ce système déshumanisé par les impératifs de productivité. Il va de soi que cette zizanie consolide le pouvoir des gestionnaires. Parallèlement, la solidarité existe et lorsque des travailleurs d’un même métier ou d’une même unité sont capables de s’unir, cela change tout. Le simple fait de pouvoir compter sur ses collègues à la fois dans l’accomplissement de ses tâches et face à certaines décisions permet d’affronter les problèmes plutôt que d’être démolis par eux. La charge négative du travail peut être partagée et combattue au lieu d’être refoulée.

Ces phénomènes se déroulent sous le regard inerte des représentants syndicaux. Ayant eux-mêmes travaillé longtemps sur les planchers, ils connaissent nos problèmes par cœur. Mais que font-ils au juste dans leurs bureaux ? Visiblement, aucune activité politique ayant comme objectif l’amélioration majeure et effective de nos conditions de travail. Les critiques que nous ferons à propos du syndicalisme local sont archiconnues, ce qui rend d’autant plus grave le fait de tolérer la situation. Elles sont d’ordinaire attribuées au tempérament chialeux des syndiqués, alors qu’elles expriment plutôt la vérité au sujet de l’état léthargique du syndicalisme local. Le déni des syndicalistes n’y peut rien : nous n’avons plus confiance en nos représentants. Pourquoi ? Parce qu’on en apprend plus à la télé qu’au travail sur les luttes syndicales, parce que les négos nous laissent chaque fois plus désillusionnés, parce que les représentants n’assurent aucune présence sur le terrain. De temps à autre, ils posent des affiches sur les babillards. Lorsqu’on tombe sur l’un d’entre eux, il peine à répondre à des questions simples et à offrir une aide valable. La perte de con­fiance des membres à la fois en leur syndicat et en leur propre pouvoir d’agir mène à leur démobilisation, ce à quoi les exécutifs locaux répondent par le défaitisme. Quelle misère ! Non, le syndicalisme n’est plus ce qu’il était. Les dernières négociations du « front commun » nous ont démontré que nos centrales sont passées maîtres dans le marchandage à la baisse de nos conditions de travail et de notre pouvoir d’achat. La passivité et le cynisme participent à la violence du système. « Dans un Québec où la recherche obsessionnelle du consensus tarit cycliquement à sa source la possibilité de débats démocratiques, il faut nous souhaiter un syndicalisme qui sache dire non à l’occasion. Il faut savoir tourner des pages sans tourner le dos à un passé dont il n’y a pas à rougir. »1 Une présence active dans les milieux de travail, … la distribution de documents critiques, la participation des membres aux assemblées générales… Voilà les bases nécessaires d’un syndica­lisme combatif et victorieux, un syndicalisme organisé par et pour nous, travailleurs et travailleuses, et refusant l’idéologie du partenariat selon laquelle nous avons les mêmes intérêts que les patrons.

Ce journal et plusieurs actions isolées menées par des employés dans leur milieu — dont nous n’entendons malheureusement presque jamais parler — nous montrent qu’il y a des travailleurs conscientisés désirant dépasser l’ère du cynisme. Par contre, ils se font vite intégrer ou bâillonner par des représentants syndicaux qui n’hésitent pas un instant à user d’intimidation physique et verbale pour freiner toute initiative politique hors de leur contrôle ou qui ose les critiquer sur leur gauche. Cela étant dit, il faut savoir qu’il existe des individus dans ces organisations qui souhaitent leur amélioration, mais qui sont assujettis à des structures bureaucratisées et hiérarchiques.
À tous les travailleurs qui en ont assez de leurs conditions et aux désillusionnés de l’action syndicale, nous lançons un appel !

Il est vrai que la lutte est une tâche supplémentaire et qu’elle n’a rien de facile, sauf qu’elle représente notre unique chance de réussite. Nous partageons tous et toutes la même misère et elle ira en s’aggravant. Ces journées de travail, nous les passons ensemble et nous avons besoin les uns des autres. Que nous soyons préposés, infirmières, inhalothérapeutes, secrétaires médicales ou à l’entretien ménager, nos conditions de travail sont toutes liées. Au lieu de sombrer dans la déprime ou d’en vouloir à nos collègues, apprenons plutôt à déve­lopper une réelle solidarité entre nous. La violence et la frustration qui nous rongent doivent être redirigées contre leurs véritables responsables. C’est en se parlant à la job, en initiant des comités de mobilisation démocratiques gérés par les travailleurs et par notre contestation sur le terrain que nous saurons nous imposer. Condition critique, un journal produit de manière indépendante par des travailleurs de la santé, sans appuis officiels, est l’espace que nous avons créé pour exprimer librement ce que nous vivons au travail, et ce, dans la perspective de nous unir pour résister. La forme politique que nous proposons, l’auto-organisation des travailleurs, peut paraître audacieuse ou dépassée, car ce n’est pas ainsi que la société fonctionne. L’auto-organisation exige que nous prenions en main notre vie et arrêtions d’attendre après des dirigeants ou des représentants. En ce sens, STAT ne cherche pas à remplacer les syndicats. Nous ne sommes pas de nouveaux représentants; nous sommes des travailleurs de la santé prêts à lutter avec passion et espoir et nous souhaitons mener ce combat avec nos collègues et égaux.

1 Mona Josée Gagnon, sociologue-historienne, Université de Montréal.

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